-the lord : Tout
d'abord, peux-tu revenir sur les conséquences mentales qu'a eu
l'enregistrement de l'album Infinity que beaucoup considèrent
comme ton chef d’œuvre absolu?
Devin Townsend (chant+guitare) :
Quand j'étais jeune, je n'ai jamais touché à l'alcool ou à la
drogue. Vers vingt-trois ans, j'ai commencé à fumer des joints.
Les effets sur mon cerveau ont été très forts: j'ai eu comme
des révélations sur ma vie. Ces dernières me guidaient dans mes
décisions mais, avec le recul, j'ai compris que j'avais mal
interprété toutes ces hallucinations. J'ai donc écrit un disque
qui retranscrit cette période très difficile de ma vie où j'ai
fait des choix assez stupides que je regrette aujourd’hui. Il
faut bien faire des erreurs pour apprendre, non? Avec les albums
suivants, Physicist, Terria, Accelerated Evolution, Alien et donc
Synchestra, je pense que c'est non pas la fin d'un cycle mais la
fin d'une parenthèse. Il m'a fallu dix ans pour évacuer tout
cela de mon système. Avec Alien, le dernier album de Strapping
Young Lad, je suis retourné émotionnellement à cette époque
pour bien comprendre ce qu'il s'était passé. J'ai alors compris
qu'en allant trop loin on a le choix soit de devenir fou, soit de
rester sur Terre pour le bien de son esprit et de ses proches.
Avec Synchestra, j'ai voulu me montrer humble. Nous sommes des
humains et les humains sont des êtres imparfaits. Ils sont
constitués du positif et du négatif. Les humains sont tous
idiots dans une certaine mesure. Cette remarque ne se limite pas
à ma propre expérience, elle est vraie pour chacun de nous,
qu'il habite dans l'univers connu ou non. Durant l'écriture de
Synchestra, ça m'a souvent surpris moi-même de me poser
certaines questions. En fin de compte, il faut apprendre de ces
erreurs et repartir de plus belle.
-the lord : Accelerated
Evolution et Synchestra sont à mon sens les deux albums les plus
positifs musicalement que tu aies fait. Es-tu d'accord avec cette
remarque?
Devin Townsend
: Tout à fait. C'est
d'ailleurs un des objectifs du Devin Townsend Band. Je veux faire
de la musique agréable pour les gens. Je passe tellement de temps
à faire de la musique hyper violente avec Strapping Young Lad que
je dois rééquilibrer tout cela, ne serait-ce que pour moi. The
Devin Townsend Band est l'exact opposé de Strapping Young Lad.
Les musiciens avec qui je travaille pour le Devin Townsend Band
parviennent à retranscrire ce que je veux de manière très
subtile. En tant qu'individu, avoir un endroit où mettre toutes
mes énergies négatives et un autre où ranger mes énergies
positives est quelque chose qui me convient très bien.
-the lord : Tes albums possèdent
souvent un univers graphique de très bonne qualité. A quel point
es-tu impliqué de ce processus de création?
Devin Townsend
: Cela dépend des
albums. Je ne « vois » pas d'images dans ma tête car
je ne fonctionne pas comme cela. Je ne fais qu'entendre des
choses. Généralement je fais confiance à l'illustrateur pour
qu'il crée quelque chose de lié avec la musique et les thèmes
abordés. Pour Synchestra je suis très content du résultat.
L'illustrateur est d'ailleurs celui qui travaille sur le design de
mon site internet. J'ai travaillé avec beaucoup de gens dont
Travis Smith qui a fait de l'excellent boulot. Je pense que les
illustrations et la musique doivent être connectées d'une
certaine façon. Il faut que l'illustrateur s'intéresse au
message que le musicien veut faire passer. Ainsi, les gens peuvent
se faire une idée précise de la musique rien qu'en regardant la
pochette dans les bacs des disquaires. Synchestra, Terria et
Accelerated Evolution sont certainement mes pochettes préférées.
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-the lord :
Quels objectifs t’étais-tu fixé avec Synchestra et dans quelle
mesure est-ce qu'ils ont été atteints?
Devin Townsend
: La priorité avec ce
disque était de ne pas agresser l’auditeur (rires). Beaucoup de
mes albums, comme Infinity, Terria ou Alien, sont techniquement très
forts et sont durs à digérer. Ils sont presque impossibles à écouter
d’une seule traite. Moi-même, bien que je trouve Alien très
bon, je ne peux pas écouter ce disque tous les jours car sa
complexité le rend dur d’accès. De plus, ils sont très chargés
émotionnellement. Alien, par exemple, me met dans un certain état
d’esprit que j’essaie de chasser. Synchestra a pour objectif
de présenter de la bonne musique mais qui ne mette pas
l’auditeur mal à l’aise. Les paroles ne sont pas explicites
et laissent une grande part à l’interprétation personnelle.
D’ailleurs, une majorité de l’album est instrumentale. La
plupart des ambiances sont positives. Mon but est que les gens
aient envie d’écouter le disque plusieurs fois à la suite sans
se lasser. Je pense avoir réussi mon coup. Il pourrait bien
entendu sonner encore mieux ou être encore mieux joué mais
c’est un problème commun à n’importe quel album. A un
moment, il devient mûr et il faut savoir le sortir. On ne peut
alors qu’espérer ne pas recommencer les mêmes erreurs la
prochaine fois.
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-the lord : Généralement
qu’est-ce qui te pousse à composer? Un certain état
d’esprit, un riff, un événement extérieur, un refrain ou
quelque chose d’autre encore?
Devin Townsend
: Dans la plupart des
cas, il me faut simplement un thème de départ. Une fois que je
l’ai trouvé, il prend littéralement le contrôle de ma vie, je
deviens totalement obsédé par cette idée. Lentement, des idées
musicales commencent à naître autour de ce thème en cherchant
simplement à l’illustrer. J’obtiens différentes chansons qui
représentent différentes facettes du thème mais dont
l’ensemble crée une atmosphère censée évoquer cet univers
aux auditeurs. Quand j’ai fait le tour du thème, le disque est
fini. Je ne sais jamais d’avance s’il comportera neuf ou
quatorze chansons. La seule certitude est qu’une fois que
l’album est bouclé, le prochain sera totalement différent. Que
ce soit en tant que producteur ou musicien, je ne fais qu’aller
d’un style à l’autre pour ne jamais me lasser.
-the lord : En tant que
producteur, quel a été l’expérience la plus difficile que tu
aies vécue?
Devin Townsend
: Il y en a eu
plusieurs. Infinity tout d’abord a été très dure pour les
raisons dont nous avons déjà parlé. Je devenais complètement
fou à l’époque. Par ailleurs, j’ai produit un album de Lamb
Of God. Nous n’avions pas assez d’argent et l’état
d’esprit des musiciens n’était pas propice à un bon
enregistrement. Tout le monde se montrait très agressif envers
les autres. La chose la plus récente qui m’ait vraiment pété
les couilles est le DVD bonus de Synchestra. Il s’agit d’un
excellent produit que j’adore mais pour éviter que ce DVD soit
un véritable désastre il a fallu fournir une quantité de
travail immense.
-the lord : En quoi a
constitué ce travail exactement?
Devin Townsend
: Il y a eu des
multitudes de problèmes techniques avec l’enregistrement de
base. A chaque fois que je croyais avoir trouvé une solution, un
autre problème arrivait… C’était sans fin.
-the lord :
Il y a quelques années, tu as produit l’album Natural Born
Chaos des Suédois Soilwork. Avec ses deux albums suivants, le
groupe a accentué son côté commercial. Quel est ton avis sur
cette tournure?
Devin Townsend
: J’aime beaucoup
Natural Born Chaos car il est à la fois commercial et heavy alors
que les suivants sont effectivement nettement plus commerciaux.
J’aime toutefois encore le groupe. Bjorn, le chanteur, trouve
toujours de bonnes mélodies alors que Peter -quand il était
encore dans le groupe- écrivait de bons riffs. Mais
personnellement, leur musique, comme la plupart du metal, ne me
touche plus vraiment. Les derniers albums metal qui m’ont
impressionné sont Catch Thirty-Three de Meshuggah et Ghost
Reveries d’Opeth. J’espère quand même que Soilwork va
continuer à faire de bonnes choses car il y a de grandes chances
que je produise leur prochain album.
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-the lord :
Tu as mentionné Opeth. Beaucoup de gens rêvent de te voir
collaborer avec son leader, Mikael Akerfeldt. Alors vas-tu exaucer
leurs voeux?
Devin Townsend
: J’ai l’impression
de me regarder dans une glace déformante quand je parle à
Mikael. Nous avons une relation assez spéciale. C’est
quelqu’un de serein qui attache beaucoup d’importance à la
dignité. Tout le contraire de moi (rires). Je suis très énergique
et j’aime explorer les recoins les plus fous de mon imagination.
Pourtant, musicalement, nous sommes très semblables et je pense
que nous avons les mêmes buts. Pour schématiser, nous jouons une
musique similaire mais sous un angle différent.
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-the lord : Si tu devais
faire un album de reprises, de quoi serait-il constitué?
Devin Townsend
: (il réfléchit)
Pour commencer, je choisirais la chanson Mortgage de Fœtus.
Ensuite, plusieurs morceaux de l’album White Noise par Cop Shoot
Cop, Knocking On Your Back Door de Deep Purple, What’s New
Pussycat de Tom Jones, Hold On de Tom Waits, The Mountain Song de
Jane’s Addiction, Morning Glory d’un groupe indé pas très
connu appelé Grotus, Chiquitita d’ABBA, Victim Of Changes de
Judas Priest et des tas d’autres ! Ce serait vraiment un
album bizarre (rires).
-the lord : Depuis que tu es
un musicien professionnel, dans quel(s) domaine(s) t’es-tu le
plus amélioré?
Devin Townsend
: Principalement en ce
qui concerne le chant. Mon timbre est nettement meilleur. Sinon,
en matière de production mes progrès ont été immenses. Mais à
part quelques trucs techniques, comme la maîtrise de Pro-Tools,
je n’ai pas tant changé que cela. Je suis meilleur compositeur,
donc je peux exprimer ce que je souhaite faire passer de façon
plus concise. A dix-sept ans, j’avais tendance à ne faire que
des chansons de rock opera qui duraient quarante minutes (rires).
Mais chassez le naturel il revient au galop car sur Synchestra,
six morceaux durent environ dix minutes. En gros, maintenant je
sais ce que veux et comment y arriver alors qu’avant je ne
savais que ce que voulais (rires).
-the lord : Et une dernière
question pour la route. Quels sont tes films préférés?
Devin Townsend
: Comme je le disais
avant, je ne suis pas quelqu'un de très visuel donc je ne suis
pas branché cinéma outre mesure. Généralement je m'en sers
pour m'endormir. Mes films préférés sont sans doute Dark
crystal, pulp fiction, moby dick, god of cookery (comédie taiwan
délirante) qui m'a fait hurler de rire, Le Fabuleux Destin D'Amélie
Poulain, La Cité Des Enfants Perdus... Finalement on
dirait que j'aime bien le cinéma (rires)! En fait, les
films sont comme les blagues; on croit qu'on n'en connait pas mais
il suffit de faire un effort de mémoire. D'ailleurs j'aimerais te raconter
une devinette. Comment appelle-t-on un boomerang qui ne revient
pas? Un bâton. J'ai une blague aussi. C'est un petit ours polaire
du Pôle Nord qui demande à sa maman: "Maman, Maman, est-ce
que je suis bien un ours polaire?". Sa mère lui répond que oui.
Le lendemain il retourne la voir et lui dit: "Maman, Maman,
est-ce que je suis bien un ours polaire?". De nouveau, elle le
rassure et lui répond oui. Le jour suivant, le petit ours demande
à nouveau: "Maman, Maman, est-ce que je suis bien un ours
polaire?". Légèrement énervée elle lui dit que oui et
rajoute: "Mais pourquoi est-ce que tu me poses tout le temps
cette question?". L'ourson lui répond: "Parce que je me
les gèle vraiment par ici!" (rires)
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