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1986. Bobby à
dix-huit ans. Bobby en a marre d’entendre tourner « Comme Un
Ouragan » à la radio. Marre de se fader « Libertine »
pour faire plaisir à sa meuf, ou de supporter Muriel Dacq quand il
prend son p’tit déj’… Bobby ne veut pas se sentir obligé de
bouger son corps sur Bananarama ou sur Desireless le samedi soir. En
fait, Bobby veut juste se prendre une bonne branlée. Il veut se
sentir sale. Il veut être un vrai dur. Alors Bobby prend sa R5, et
file acquérir la dernière sensation du moment, le « Reign In
Blood » de Slayer. Il paraît que cet album, c’est comme du
Europe, mais en un peu plus musclé. Bobby va prendre cher.
Il y a des jours comme
ça, où on se lève en
se demandant pourquoi on a choisi de chroniquer tel ou tel album.
Moi, tous les matins depuis quelques jours je me dis: « mais
bon sang, qu’est ce que je vais bien pouvoir leur baragouiner sur
le Reign In Blood »? Parce que franchement, vous vous attendez
à quoi? Cet album est plus culte que culte, bon dieu! Vingt-neuf minutes de
pur tourment, de tempête et de haine. Vous me voyez débiter des
« je n’aime vraiment pas le chant d’Araya, qui crie trop
fort, et les riffs de guitares électriques me font peur »?
Non, c’est bon pour « Jeune Et Jolie » ça. Ici on est
entre connaisseurs.
« Reign In Blood » a été, est et
sera encore pour longtemps un modèle de ce qu’il faut faire quand
on veut rallier à soi des hordes d’adolescents complexés, de
marginaux et de croque-morts… Vingt-neuf minutes, dix morceaux, un aller
simple pour l’enfer, difficile de faire mieux. Cet album est
malsain, il vous perturbe, il vous rend coupable de prendre du
plaisir à headbanguer sur des textes et des riffs aussi violents
… Chacune des mille sept cent quarante secondes qui s’égrènent sur votre chaîne
vous enfonce un peu plus la tête dans le souffre. D’« Angel
of Death » à « Raining Blood », vous ne discernez
rien d’autre que des cris à vous déchirer la poitrine, et des
riffs propres à renvoyer tous les black métalleux à leurs
tombeaux en carton pâte.
Ici, on est au royaume du spontané. Le son est
cru de chez cru. Les grattes sont ultra efficaces, et ne s’arrêtent
jamais de vous balancer des harmonies effroyables en pleine face.
Vous voulez un aperçu de ce que « evil » veut dire?
Vous voulez accompagner dignement vos messes noires, vous savez,
celles que vous organisez le samedi soir derrière la cabane à
outils du petit parc? Ne cherchez plus, il y a tout ce qu’il
faut sur ce disque pour vivre le grand frisson. Et quand en plus,
vous vous payez le martèlement sauvage de Lombardo en guise de
tambours du jugement dernier, à défaut de trompettes, vous
comprendrez qu’il est virtuellement impossible d’afficher ne
serait ce qu’une moue indifférente. Et si tel était le cas néanmoins,
les beuglements et la rage d’Araya vous ferait passer vite fait le
goût de la mauvaise foi. Le bonhomme n’est jamais à cours de
hurlements ou de phrasés arythmiques et honnêtement, c’est à se
demander comment il arrive encore à faire quoi que ce soit de sa
basse.
Je ne tournerais pas plus autour du pot, même si
ce qu’il me reste d’objectivité me pousse à vous dire que les
solos de King et d’Hanneman sont les plus pourris au monde. Ca
va très vite, mais c’est du grand n’importe quoi. Même un ado
épileptique et sous acide serait capable de pondre quelque chose de
plus censé. Enfin bon, tout ça a le mérite de nous rappeler que
derrière ce déferlement de brutalité sonore, il y avait la naïveté
et l’ambition de quatre jeunes américains agacés de péter les
fenêtres de leur garage à chaque répétition. Quoiqu’il en
soit, si vous n’avez pas encore acquis cet album témoin de toute
une époque, et que vous voulez vous taper une balade à deux cent à
l’heure sur les berges du Styx, vous savez ce qu’il vous reste
à faire.
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