-the lord : Maintenant que tu as
plusieurs mois de recul sur Deadwing, est-ce que tu lui vois des
défauts que tu n'avais pas remarqués au moment de le sortir?
Steven
Wilson (chant+guitare) : Je ne l'ai pas
réécouté depuis qu'il est sorti! Evidemment qu'il doit avoir
des défauts car les choses peuvent toujours être améliorées
mais il n'y a rien qui me mette en boule. A ce stade de notre
carrière, nous ne sortons des albums qu'à partir du moment où
nous en sommes totalement satisfaits. Nous n'avons pas de pression
de la part du label pour tenir des délais. Heureusement,
d'ailleurs, car Deadwing nous a pris six ou sept mois à
réaliser. Pour en revenir aux défauts, il y a sûrement une ou
deux chansons qui sont pas aussi bonnes que les autres mais il
m'est très difficile d'être objectif sur ce disque car il est
encore très récent. Dans cinq ans, j'aurai un regard critique
plus affiné sur Deadwing.
-the lord : Tu parles de chansons plus
faibles: il semblerait qu'il y ait eu quelques désaccords au sein
du groupe concernant les morceaux à mettre en faces B et ceux à
inclure sur l'album. Est-ce que tu regrettes certaines décisions?
Steven
Wilson
: Oui... (il marque une longue
pause) Les deux chansons du single Lazarus sont très bonnes
mais je ne sais pas si nous aurions dû les interchanger. C'est
dommage que Deadwing n'ait pas pu durer quatre-vingt minutes.
C'était vraiment une volonté de ma part de rester sous la barre
des soixante minutes. Il a donc fallu faire du tri! Nous n'avions
pas beaucoup d'autres possibilités que de laisser de côté ces
deux faces B. Il fallait soit Half Light ou Glass Arm Shattering
pour finir l'album et il me semblait que cette dernière complétait notre "puzzle" de chansons de manière plus
judicieuse. Cela m'est déjà arrivé par le passé d'aimer
énormément une chanson mais pour telle ou telle raison elle n'a
pas sa place dans l'album car elle ne colle pas à l'ambiance.
Jusqu'au tout dernier moment Deadwing se finissait avec Half
Light.
Au
moment de réaliser le master j'ai compris que Half Light était
une façon peu inspirée de terminer ce disque. C'est une très
belle chanson que j'adore mais avec ses gammes mineures elle
était trop dépressive. Ce n'est pas toujours une question de
prendre le meilleur titre, il faut parvenir à créer un tout, un
rassemblement de chansons qui s'enchaînent parfaitement, un
voyage musicial qui fonctionne. Pour So Called Friend et Open Car
je pense que c'est le même cas de figure. Open Car est à mes
yeux une excellente chanson mais je sais que certains lui
préfèrent So Called Friend. J'encourage les gens à remplacer
Open Car et Glass Arm Shattering par les faces B et écouter
l'album; je pense alors qu'ils entendront ce que j'ai entendu et
comprendront ma décision. La fin de Half Light ne s'arrête pas
net alors que Glass Arm Shattering permet de finir sur un sommet.
Je ne sentais pas de finir le disque sans quelque chose de grandiose.
Glass Arm est certainement une moins bonne chanson mais elle fait plus
de sens.
-the lord : Et est-ce que le fait de
jouer la plupart des chansons de Deadwing en concert t'ont fait
changé d'avis sur leur qualité?
Steven
Wilson
: Non, pas spécialement. J'adore
les jouer, ce sont de très bonnes chansons. Il n'y a que Shallow
et Glass Arm Shattering que nous n'apprécions pas vraiment de
jouer. Ca n'a rien à voir avec leur qualité mais simplement
certaines fonctionnent en concert, d'autres non. Certains morceaux
que nous avons enregistrés sont ce que je considère de meilleur
mais sur scène ils ne passent pas. Sur l'album In Absentia je
pense par exemple à Lips Of Ashes ou Collapse The Light Into
Earth. En remontant plus loin, je peux aussi citer Stars Die qui
est un titre très populaire que j'ai essayé d'arranger à de
multiples reprises pour la scène, sans succès. Pourtant c'est
une très bonne chanson.
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-the lord : Parfois, c'est l'inverse,
non?
Steven
Wilson
: Tout à fait! Je peux te citer Mother And Child
Divided qui ne nous plaisait pas énormément en studio mais en
concert c'est différent. Enfin, ce n'est pas un morceau
complètement nul à la base non plus mais il n'était clairement
pas assez bon pour figurer sur l'album. D'ailleurs on le
retrouvera sur le DVD live à venir l'année prochaine.
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-the lord : Est-ce que tu trouves que
Porcupine Tree est plus intéressant sur scène ou sur disque?
Steven
Wilson
: Ce sont deux expériences très
différentes, effectivement. (il réfléchit) C'est sans
doute plus facile pour toi de répondre que pour moi! Je n'arrive
pas à dire ce qui rend les gens fans de Porcupine Tree ou ce qui
les attire. Il y a des gens qui sont venus me dire qu'ils avaient
entendu le groupe sur disque en aimant moyennement et qu'après un
concert ils ont eu la révélation. Je pense qu'il n'y a personne
- enfin très peu - qui reparte d'un de nos concerts en étant
déçu car nous sommes devenus un très bon groupe de scène. Mais
sur un plan personnel, j'ai toujours plus apprécié de faire de
la musique en studio en expérimentant avec les sons et on ne
retrouve pas toutes ces possibilités en concert. J'adore faire
des overdubs, compiler vingt pistes de chant pour obtenir un gros
bloc d'harmonies, multiplier les parties de guitare jusqu'à six
fois pour faire un son énorme. Le studio permet tout cela alors
qu'en concert il n'y a qu'une piste de chant, deux guitares, un
clavier, une basse et une batterie. Par conséquent le groupe est
plus direct, plus rock 'n' roll. Enfin Porcupine Tree est loin du
rock 'n' roll mais j'espère que tu saisis l'idée (rires).
J'apprécierai toujours les possibilités de "peindre"
en studio. Nous essayons toujours de reproduire au mieux nos
albums sur scène, mais il faut systématiquement simplifier les
choses. Mais il y a quelque chose de très rock 'n' roll sur
scène grâce à l'ambiance que peut dégager le public. Toujours
est-il que le travail accompli en studio est celui sur lequel le
groupe sera évalué dans cinq, dix, cent ans (rires)! Nous
ne serons plus là mais j'espère que les gens nous écouteront
encore...
-the lord : Porcupine Tree a huit albums
studio à son actif, la majorité de très haute qualité.
Pourtant, à chaque tournée le groupe reste bloqué sur une
certaine setlist. Pourquoi ne pas varier les plaisirs chaque soir
puisque vous avez à disposition nombre de morceaux intéressants?
Ne me dis pas que c'est à cause des vidéos car des groupes comme
Dream Theater s'en sortent très bien avec le même problème (rires).
Steven
Wilson
: Non, ce n'est pas à cause de la
vidéo. La vraie raison va sûrement sembler débile mais je
promets que c'est la vérité. Quand nous faisons un album nous
devons mettre les morceaux bout à bout pour qu'ils forment un
tout, exactement de la manière dont nous parlions toute à
l'heure. Lorsque nous répétions pour cette tournée nous avions
vingt-cinq ou trente morceaux et nous commençons toujours une
tournée avec la ferme d'intention de changer nos setlists. Mais
après trois ou quatre concerts nous en trouvons une qui marche
mieux que les autres. Chaque chanson se fond dans la suivante à
la perfection. Nous ne voulons plus, à ce moment-là, apporter de
changements! C'est honnêtement la vraie raison. Quand nous avons
enregistré notre DVD live à Chicago, nous avons joué deux
concerts totalement différents pour la première et la seconde
soirée. Donc nous savons le faire mais le second concert était
moins bon; nous ne le sentions pas, ça ne se tenait pas.
-the lord : N'était-ce pas dû
simplement à un manque de répétitions? Changer brutalement de
setlist fait forcément perdre ses repères.
Steven
Wilson
: C'était bien plus que cela.
Nous jouions comme lors d'un jour sans, comme lorsque tu es
habitué à sortir avec certains amis et que tout d'un coup tu
changes: ça semble bizarre. Il faut aussi garder quelque chose de
primordial à l'esprit: chaque soir le public est constitué - à
dix personnes près environ - de gens qui ne nous verrons qu'une
seule fois sur la tournée. Nous voulons donner le meilleur
spectacle possible à ces personnes et ne pas penser à faire
plaisir à l'infime minorité du public qui nous a déjà vu
ailleurs. Et le meilleur concert est celui que nous avons
travaillé le plus, celui où nous avons nos automatismes.
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-the lord : Si tu joues pour satisfaire
le public, n'as-tu pas peur de devenir un amuseur public qui ne
cherche pas avant tout à se faire plaisir?
Steven
Wilson
: Tu as peut-être trop extrapolé
mes propos. Si nous tombons dans ce schéma de répétitions des
mêmes concerts c'est parce que cela nous satisfait également.
C'est avec la setlist que l'on aura définie que nous obtiendrons
le meilleur feeling et la plus grande énergie. On s'en rend
compte lorsque le concert devient plus puissant que la somme de
chaque morceau pris individuellement. C'est pareil pour les
groupes: parfois ils ne sont pas constitués de très bons
musiciens mais ensemble ils parviennent à créer quelque chose de
très fort. Je pense notamment à Lennon/McCartney. Pour en
revenir au sujet, je tiens à préciser que le concert de ce soir
est très différent de celui que nous avons fait il y a six mois.
Cinquante ou soixante pour cent des morceaux de ce soir n'ont pas
été entendus la dernière fois. Nous changeons complètement
d'une tournée à l'autre mais au sein d'une tournée nous aimons
rester concentrés sur ce qui fonctionne.
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-the lord : Tu vas donc avoir un mal fou
à choisir les morceaux à mettre sur le DVD live si les deux sets
enregistrés étaient complètement différents!
Steven
Wilson
: Vu que le second concert ne
s'est pas très bien passé, je pense que le DVD sera assez proche
de ce que nous jouerons ce soir.
-the lord : Dans les bonus de son
dernier DVD, Peter Gabriel explique que la notion d'artiste est
sur-estimée par les gens "normaux". Il dit que si l'on
braquait des passants dans la rue avec un pistolet dont le coup
partirait dans un an sous réserve qu'ils créent une oeuvre
d'art, on serait sans doute très surpris du nombre de vocations
que cela engendrerait! Que penses-tu de cette réflexion?
Steven
Wilson
: Je suis d'accord à un point
près. Il a raison mais je pense qu'il y a une dimension
supplémentaire qu'il ne soulève pas. Il part de l'Art dans un
aspect totalement créatif et je suis d'accord mais pour être un
artiste de nos jours il faut également avoir d'autres talents.
Premièrement, il faut être un homme d'affaires, être capable de
faire vivre sa carrière et deuxièmement il faut être
incroyablement motivé pour percer. On peut bien entendu dire que
tout le monde est un artiste potentiel, tout le monde est capable
d'écrire un livre ou alors de peindre un tableau mais cela n'en fait
pas des artistes pour autant car ils n'ont pas eu la motivation
nécessaire pour se faire connaître. Ou alors cela veut dire
qu'ils n'ont pas découvert l'artiste en eux, pour rejoindre
l'idée de Peter Gabriel. Le problème de nos jours est qu'il y a
un nombre phénoménal de gens qui ne sont pas bons, qui ne sont
pas des artistes, mais qui étaient motivés à en crever. Madonna
est un bon exemple. On ne peut pas dire qu'elle soit une bonne
chanteuse, bonne danceuse ou une bonne songwriter. Elle
n'est même pas spécialement belle mais elle est très
intelligente dans l'orientation de sa carrière. Elle choisit
très bien ses collaborateurs musicaux tels que William Orbit ou
ceux qui vont lui faire son nouveau look. Elle n'a pas beaucoup de
talents mais elle le compense par une motivation hors normes.
L'industrie musicale comporte deux profils différents: les vrais
artistes qui, souvent, n'ont pas énormément de succès d'un
côté et les hommes/femmes d'affaires de l'autre. C'est triste
mais c'est la société dans laquelle nous vivons.
-the lord : A quel moment de ta
carrière est-ce que tu t'es considéré comme un artiste?
Steven
Wilson
: Il n'y a pas eu un jour où
soudainement je suis devenu un artiste! Je dirais que lorsque j'ai
eu le sentiment que la musique allait devenir mon métier, j'ai
sans doute changé. C'était vers onze ou douze ans. Je ne dis pas
que j'étais un artiste à ce moment-là mais j'ai pris conscience
que je pouvais l'être. Est-ce que c'est le jour où j'ai sorti
mon premier album? Est-ce le jour où j'ai sorti le premier album
dont j'étais content à 100%? Peut-être... En tout cas, In
Absentia est sûrement le premier disque où j'étais entièrement
satisfait. Je peux difficilement répondre à ta question car il y
a eu tellement d'événements qui ont joué un rôle essentiel
dans mon développement en tant qu'artiste et même en temps
qu'être humain. Peut-être ne le suis-je pas encore tout à fait
devenu... Honnêtement, je ne le sais pas.
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-the lord : Tu t'intéresses encore
beaucoup à la musique en tant que fan. Quel est à ton avis le
genre musical le plus innovant actuellement?
Steven
Wilson
: (il réfléchit) Je
dirais deux scènes. La première est encore la musique
électronique. Tous mes albums préférés de l'année sont dans
ce style comme ceux de Murcof, de Boards Of Canada - bien qu'il ne
soit pas si innovant que cela pour eux - ou encore MIA, LCD
Soundsystems... Il y en a tellement. Il y a également
une autre scène, à laquelle Porcupine Tree pourrait être
rattaché, qui me semble très innovante: les groupes qui viennent
du rock, metal, alternatif et qui font presque de la musique
progressive. Je pense à The Mars Volta, The Coheaten Cambria,
Opeth etc. Le rock est de nouveau très créatif avec ces groupes.
Pendant longtemps le rock était standardisé et peu ambitieux;
ça change. L'ambition est maintenant primordiale: on tolère de
nouveaux les longs soli de guitare, les chorales, les
albums-concepts ou les chansons de quinze minutes divisées en
cinq parties.
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-the lord : Même dans le mainstream il
y a des groupes qui s'inscrivent un peu dans cette tendance de
"rock presque progressif" avec le dernier Coldplay, par
exemple. L'as-tu entendu?
Steven
Wilson
: Oui, je l'aime bien. Il y a de
superbes chansons dessus.
-the lord : Porcupine Tree a bien
entendu beaucoup évolué musicalement au cours de sa carrière.
En revanche, on parle rarement des paroles. Y vois-tu une certaine
évolution? Es-tu fier de ton travail en tant que parolier?
Steven
Wilson
: Je n'y pense pas vraiment. Au
tout début je n'étais pas très confiant en tant que parolier et
en tant que chanteur. Pour le premier album, je n'ai même pas
écrit les paroles puisque quelqu'un en était entièrement
chargé. J'ai beaucoup écrit sur d'autres sujets que moi - le
sexe, la guerre, la drogue - pour gagner en confiance. Petit à
petit j'ai pris du gallon. Signify fut la pierre angulaire car
c'est à partir de là que j'ai commencé à écrire avec le
coeur. Lightbulb Sun par la suite allait encore plus loin puisque
c'était un album à propos d'une rupture; un album très
personnel mais aussi très direct avec une chanson comme Feel So
Low. Je trouve toujours difficile d'écrire des paroles et de parler de
certains sujets. Je suis content de mes paroles mais je sais pas
ce que les gens en pensent. Je me demande même s'ils y attachent
la moindre importance.
-the lord : Je pense que la majorité ne
s'y intéresse pas mais pour le peu de personnes qui s'y plongent, cela
peut avoir un grand impact.
Steven
Wilson
: Oui, tu as raison. Je m'étais
d'ailleurs engueulé avec Mikael d'Opeth car ses paroles ne
veulent rien dire. Mais ce n'est pas grave pour lui. Il souhaite
juste créer une suite d'images sombres. Je me suis beaucoup
intéressé au metal depuis 2001-2002, j'y ai même découvert
des choses très créatives, mais les paroles sont toujours
futiles. Je n'arrive pas à imaginer un parolier du rang de Bob
Dylan ou de Roger Waters dans le metal. Peut-être que le public
n'est intéressé par les clichés sataniques à la Ozzy Osbourne,
après tout... J'ai l'impression que les femmes sont plus
attentives aux textes que les hommes. Ces derniers préfèrent se
prendre du bon gros riff et se foutent de savoir que le chanteur
va de se faire larguer par sa petite amie (rires).
-the lord : Dernière question: tu es
sûrement le type le plus impliqué dans ses interviews que j'ai
pu rencontrer à ce jour (et cela à chacune de nos rencontres).
Alors, est-ce que tu adores donner des interviews (rires)?
Steven
Wilson
: Merci du compliment. C'est vrai
que j'aime ça. Pour moi c'est comme discutter de musique avec un
ami. J'ai toujours été passionné de musique. C'est pour cela
que j'ai une playlist sur mon site internet: si je découvre
quelque chose de bon je suis obligé de le dire à tout le monde.
Sinon, je pense qu'il doit y avoir des artistes qui m'arrivent pas
à conceptualiser leur musique et par conséquent ils n'arrivent
pas à en parler. Thom Yorke, par exemple, n'est pas très
intéressant en interview pourtant j'adore ce qu'il fait. De plus,
je ne cherche jamais à cacher quoi que ce soit au public.
Parfois, j'en dis même trop sur ma vie personnelle...
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