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A
l'aube prochaine de la sortie de leur troisième album, il me
fallait me pencher sur le cas Manes. Ce groupe, c'est un peu comme
si les membres de The Third And The Mortal, d'Atrox et d'Ulver
avaient partouzé leur style dans un grand élan de folie. Manes
regroupe en effet des membres originels des premier et second
groupes cités, en tire logiquement ses influences et emprunte, à
grand renfort de sonorités très actuelles, l'élégante mais
parfois brusque grammaire du dernier. Il faut ainsi avouer que tout
ce joli monde forme une entité musicale complètement barrée,
mangeant à tous les râteliers. Il y a de quoi: The Third And The
Mortal a dérivé élégamment d'un doom atmosphérique (Tears Laid
In Earth) vers un dark rock mâtiné d'électro (le très réussi In
This Room), les Norvégiens d'Atrox nous ont proposé, à travers
leur album phare (Orgasm) une musique aux confins du metal
progressif technique et du jazz, pendant qu' Ulver a largement évolué
vers un électro très sombre (Blood Inside) en passant auparavant
par la case black metal (Nattens Madrigal), somme toute logique au
vu de ses origines nordiques.
Il n'en pouvait être autrement, de ce fait: Manes a débuté avec
un assez prometteur Under Ein Blodraun Maane (1999), disque de black
metal avant-gardiste pour virer de bord à grands coups de burin,
quatre ans plus tard, avec Vilosophe. Avec toutes ces références
pré-citées , vous arriverez peut-être mieux à situer la bête, même
si cela peut encore paraître, à raison, un peu flou. Vilosophe en
est le rejeton décadent, débordant d'ingéniosité. Car si Manes récite
de manière très appliquée ses influences au travers des huit
compositions qui émaillent ce disque, il n'en oublie pas moins de
les assembler avec beaucoup d'intelligence, au point de se
retrouver, au final, avec une oeuvre inclassable, le cul entre trois
énormes chaises: le grain métallique et saturé des guitares, la
froide électronique des samples et l'ambiance très énigmatique émanant
de ses influences progressives.
"Driving With Your Hands Bound (Nearly Flying)" en est
l'archétype, le premier de cordée: timide, mais confiant et osé,
il avance le long de ses dix minutes vers des contrées jusque-là
inexplorées par les Norvégiens. Discrètes textures de guitares en
trame de fond, éléments électro savamment dosés (qui constituent
l'ossature du disque), la douce mélopée déroule sans crier gare.
Le chant, androgyne, renforce cette sensation d'évoluer dans une
dimension parallèle. Il en sera ainsi sur un impressionnant quart
de Vilosophe ("White Devil's Black Shroud",
"Ende" ou le parfait mariage entre jazz, électro et
metal).
Les trois autres quarts feront la part belle aux guitares et aux
percussions, sans pour autant dénigrer l'évolution flagrante de ce
second album: "Nodamnbrakes" pose en entrée de disque une
construction plus directe et agressive - les dialogues samplés en
fond achèvent de rendre ce disque encore plus barré - qui passe la
surmultipliée lors d'un refrain dévastateur, "Terminus A Quo
/ Terminus Ad Quem", un des morceaux les plus réussis de
Vilosophe, entraîne l'auditeur vers un dark rock atmosphérique de
toute beauté, les harmoniques de guitares, presque extraterrestres,
soutenant une basse écrasante lors d'un pont surprenant. Les très
sombres "Death Of The Genuine" (dont le loop, moins élégant,
gâche peut-être un peu l'extraodinaire homogénéité du disque)
et "The Hardest Of Comedowns", très proche de la
recherche stylistique de Trickster G. sur le dernier Ulver, achèvent
d'emporter ce qu'il nous reste d'intégrité psychologique: le
chant, sur ce dernier, tout comme les guitares, se font plus énervés
et l'ambiance, magnifiquement dérangée, est à son apogée, ne
retombant que partiellement lors d'un "Confluence" à la
limite du glauque. Le spectre de Tool rôde ainsi sur ce morceau
(souvenez-vous de "Message To Harry Manback" et de
"Die Eier Von Satan"), qui n'est, en fait, qu'un long
monologue en allemand tiré d'un film (dont je vous laisse la
primeur du contenu, très schizophène), final décérébré d'une
noirceur absolue.
Vilosophe est une véritable expérience, que peu d'entre vous se
risqueront à tenter à cause des mariages musicaux souvent indécents
qu'il propose et de son ambiance anti-conformiste. Compte tenu des
possibilités presque infinies de ce disque, dont on a pas fini
d'explorer les moindres fissures, ce serait une hérésie. Vilosophe
est une oeuvre à considérer comme un tout, dont chaque partie
s'imbrique naturellement pour proposer à l'auditeur une vision de
la musique résolument inventive et jamais passéiste. Du grand art,
dont on évaluera les retombées avec intérêt lors d'un double
troisième album très attendu, à paraître cette année.RETOUR
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