[MaelströM]
: Si je te dis que j’adore ton album, tu me dis quoi ?
Mademoiselle K
(chant+guitare) : Tant mieux. C’est cool. (sourire)
[MaelströM] :
Si je te dis que je déteste ton album, tu me dis quoi ?
Mademoiselle K
: Va te faire foutre. (rires) Non, si tu le détestes,
je serais contente aussi parce que je pense qu’on a besoin de ça
pour s’avancer. De manière non prétentieuse – ou un peu
seulement – il y a beaucoup de gens qui aiment mon album, et je
serais contente que certains n’aiment pas, qu’on ne soit pas
trop consensuel, ça prouve aussi que mes chansons où j’aime
choquer un peu les gens fonctionnent. Ca n’aurait rien de rock
’n’ roll que tout le monde adore !
[MaelströM] :
La conception de l’album s’est bien passée ?
Mademoiselle K
: Très bien, oui. On a joué pas mal de morceaux live, et
c’est ce qu’on voulait. Seule Ca Me Vexe a été fait différemment
car le morceau est plus carré, il nécessitait plus de soin. Les
voix seules ont été rajoutées après mis à part sur la piste
cachée. On a fait tous les morceaux au clic à part Fringue Par
Fringue, on a bien déliré, ça nous a bien plu d’enregistrer
cet album. Ca fait un an et demi que je suis avec mes musiciens et
ils m’ont apportés beaucoup de bonnes idées. D’ailleurs la
plupart des gens demandent s’il y a juste Mademoiselle K ou si
c’est un groupe. Nous sommes quatre à arranger, quatre à jouer
sur scène, donc même si on s’appelle Mademoiselle K nous
restons un groupe avant tout.
[MaelströM] :
La question que tout le monde doit se poser : comment
passe-t-on de dix ans de classique à du rock quasi-minimaliste ?
Mademoiselle K
: Ca s’est fait progressivement, j’ai commencé par du
jazz, puis de la pop. J’aime le classique mais j’ai toujours
aimé ce qui bougeait. J’ai toujours adoré le blues, même si
on ne peut pas dire que les textes soient géniaux : « No
shoes on my feet, No food on my table. » (rires) Mais en
même temps, il y a une telle expression dans la voix. Le rock ce
n’est jamais que des blancs qui essayent de faire du blues. Chez
moi, ce n’est pas venu comme un cheveu dans la soupe. Autant
dans les harmonies que dans ma manière de moduler ma voix, ce
n’est pas arrivé par hasard. Ce n’est pas comme si j’avais
vécu dans une bulle pendant dix ans. A quinze ans je commençais
à jouer Stairway To Heaven ou Highway To Hell sous l’influence
des mes cousins, c’est un style que j’ai longuement étudié
avant de m’y mettre.
[MaelströM] :
Tu insères des éléments de ta période classique dans ta
musique ?
Mademoiselle K
: Oui, essentiellement dans les harmonies, dans la manière
de les concevoir. Dans Crève par exemple (chante
l’introduction), la guitare pourrait tout à fait sortir
d’une mélodie époque baroque. Mais aussi dans Final, où les
différentes voix se mêlent, la guitare, la basse, les moyens ne
sont pas les mêmes mais ça pourrait faire partie du classique…
[MaelströM] :
En même temps en France, on a la réputation de ne pas savoir
faire de rock ’n’ roll.
Mademoiselle K
: Oui mais on dirait que ce sont surtout les Français qui
pensent ça, et c’est en train de changer. Il y a pas mal
de groupes français qui chantent en anglais et qui le font bien.
Par exemple British Hawaii ou Stuck In The Sound que j’aime et
respecte beaucoup. Malheureusement il y a aussi beaucoup de ces
groupes qui soit ont un mauvais accent soit n’ont strictement
rien à raconter. C’est bien qu’il y ait plein de groupes de
rock qui se forment, je trouve ça super, mais à la base il faut
quand même savoir jouer. Il ne suffit pas de foutre la distorsion
à donf’, il faut savoir jouer en groupe et faire des choses intéressantes,
et là ça peut le faire. Trop peu de groupes font des trucs
vraiment bien en français.
[MaelströM] :
On retombe vite sur Noir Désir.
Mademoiselle K
: Oui et pourtant je n’ai pas adhéré tout de suite à
Noir Désir. Les textes sont géniaux et certaines chansons sont
magnifiques mais je n’ai pas accroché immédiatement. Dans le
genre je préfère peut-être Dyonisos. Et bizarrement – comme
pour Noir Dez – ce n’est pas forcément leurs chansons les
plus rock que je préfère. Enfin, ça a quand même bien la
patate et ça représente ce que j’aime bien en rock français.
[MaelströM] :
Question bateau mais tu n’y couperas pas : est-ce que
c’est plus difficile pour une fille de faire du rock, en France ?
Mademoiselle K
: Non, au contraire c’est plus facile parce qu’on est pas
beaucoup. Ou au moins pas beaucoup que je respecte… Je n’irai
pas leur taper dessus non plus, mais pas beaucoup que j’admire.
Par exemple la Grande Sophie je n’aime pas du tout. Même si ce
n’est pas du rock j’aime bien Camille, je trouve son dernier
album très intéressant. Et même à l’international, on
n’est pas beaucoup, mais on peut trouver vraiment de la qualité.
PJ Harvey j’apprécie grave, Shannon Wright aussi, excellente
qualité… Dans l’ensemble c’est plutôt agréable, d’être
une fille. Personnellement, j’écris dans une optique
sentimentale, entre des personnes et des émotions individuelles
plutôt qu’en essayant de représenter une bataille des sexes.
Des gens qui se sont aimés ou qui furent amis… Si tu prends Crève
comme exemple, il suffit d’une pirouette pour changer le sens de
la chanson et la mettre à l’adresse d’un simple copain.
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[MaelströM]
:
Pas de féminisme revendicatif, donc ? Dans un morceau comme
Crève, on pourrait sentir un petit côté revanchard sur la gente
masculine, non ?
Mademoiselle K
: Non, du tout. Totalement pour l’égalité des sexes. Pas
chienne de garde. Partant d’une chanson comme Crève, là, on
peut même changer les sexes, j’aime les chansons qui voient
large dans l’auditoire. Quand moi je les écris, je fais en
sorte de ne pas sexualiser les personnages, pour que l’écoute
reste la plus large possible, que ce soit pour filles, garçons, hétéros
ou homos. De toute façon quand je fais une chanson j’essaye
toujours de me mettre au même niveau que les mecs. Je ne vois pas
pourquoi je ferais moins ou moins bien. Si je prends la guitare
c’est pour jouer plus de trois accords, pour crasher un solo, et
pas pour faire des « trucs de filles ». C’est justement très
nœud-nœud cette attitude « Je suis une fille, je chante
doucement, je bouge pas sur scène. » Je pense que je fais du
rock aussi et surtout pour montrer que ce n’est pas parce
qu’on est une fille que le résultat est moins intense. D’un
autre côté, comme une bonne partie des chanteuses françaises
n’ont pas de voix – ou alors on va les chercher au Québec –
je trouve ça mieux d’aller cracher sur scène. Si je dois représenter
quelque chose, ce serait plutôt ce coté « Allez-y les
filles ! Greffez-vous des couilles ! » (rires)
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[MaelströM] :
Tu n’as pas l’impression de représenter qui que ce soit, donc ?
Mademoiselle K
: Non, je n’aime pas le côté revendicatif. Ou alors si je
dois imager quelqu’un, ce sera plutôt la personne faible, le
loser. C’est plus intéressant de parler de losers. Parler des
gens qui réussissent c’est bien uniquement pour se foutre de
leur gueule. Bien sûr, je ne vais pas dire que ce qui m’arrive
c’est la lose. Je suis signée sous licence, donc ça me permet
de garder des libertés, je fais des tas de promos… Je ne vais
pas me plaindre, même si certaines choses qui ont été faites
m’ont un peu dégoûtée et je ne les referais pas. En tout cas
tant de foin ne m’empêchera pas de faire ce que je veux et de
sortir un second album complètement anti-commercial si ça me
chante.
[MaelströM] :
Et comme c’est tout aussi important sur ton album : au
niveau textuel, tu as des maîtres à écrire ?
Mademoiselle K
: C’est très difficile de citer des influences en ce qui
concerne les textes. J’ai lu pas mal de poésie, notamment les
surréalistes que j’aime beaucoup. Apollinaire m’a marquée,
Francis Ponge et son recueil (NdM : La Robe des Choses)
qui personnifiait des objets comme des tables ou des citrons.
J’ai un texte d’ailleurs que je récite souvent en concert qui
s’appelle Les Cornichons, rempli de jeux de mots à propos des
cornichons, et là je pense qu’on peut sentir les influences
surréalistes que je peux utiliser dans mes textes. Sinon les
Pixies. Ca je trouve ça génial. (se met à chanter Hey!) Même
dans la manière de chanter, ce parlé-chanté sur des textes
complètement barrés, si j’écrivais en anglais j’écrirais
comme ça, je pense. D’ailleurs ce n’est pas dit que je n’écrirais
pas en anglais un jour mais il faudra d’abord que j’ai vécu là-bas,
que je me mette à penser dans la langue.
Chanter
en anglais juste pour chanter en anglais… Effectivement c’est
facile, ça favorise énormément la musicalité, y’a pas à
dire, c’est la langue du rock. Mais je le ferai quand je saurai
exactement ce que je veux dire. Je peux pas chanter “I love you,
why don’t you stay?”. Quand j’entends Bowie dans Rock
’n’ Roll Suicide, ça c’est du texte qui te fait voyager, il
raconte vraiment quelque chose, ça me touche énormément. Sinon
Lou Reed, Walk On The Wild Side et son côté pur, sans fioriture.
Et j’oublie The Cure, alors que pourtant ils feraient partie de
mon TOP 3. Close To Me, ou Lullaby qui représente pour moi le top
de la sensualité. J’adore. En même temps je suis incapable de
te citer un album ou une période, c’est ça mon problème !
En classique, je pourrais te parler sans problème de la Symphonie
2, 3, 4 de Mahler, les Symphonies 2 et 3 de Beethov’ ou le
quator numéro 392… Autant en musique actuelle – j’aime pas
du tout ce mot-là, mais bon – je ne peux pas te parler
d’album. A la base je connais des chansons parce que j’ai
beaucoup écouté la radio, mais les albums c’est culture zéro.
[MaelströM] :
Si ce n’est ni le rock ni la chanson, qu’est-ce qui a pu
t’inspiré, pour ton album ?
Mademoiselle K
: Il y a eu énormément d’influences parce que même si
j’ai fait les textes et la musique, on est quatre à arranger et
ça s’en ressent sur l’album. Mon guitariste et mon batteur
sont très seventies, ils ont beaucoup écoutés Led Zep’,
AC/DC… Le batteur est également branché sur le rap, les
Beastie Boys : autant les musiques black que Rage Against The
Machine. Le groupe est vraiment open, on ne se bloque sur rien et
ça nous permet de ne pas nous enfermer. Dans mes influences
purement vocales, je mettrais en avant beaucoup de chanteurs de
blues. J’ai beaucoup écouté John Lee Hooker, B.B. King, Nina
Simone, ou Janis Joplin. Dans un autre genre, Thom Yorke dont
j’aime beaucoup la voix. Radiohead a été une grosse claque.
Nettement plus que Nirvana ou le grunge. En réécoutant
maintenant je trouve ça énorme, mais j’y suis venue sur le
tard. Petite j’entendais plutôt les Clash, j’aime ce style
rock groovy, qui brasse large dans les influences. Je suis moins
sensible au rock « lourd ».
[MaelströM] :
Peu ou pas de metal, donc ?
Mademoiselle K
: Non, je ne suis pas très metal. Mais mes musiciens, oui.
Ils écoutent du Black Pantera. (réfléchit) Non, Pantera ?
Alors Black quelque chose, aussi… Black Sabbath ! Et j’ai
entendu un peu de ce groupe avec le type à qui il manque une
main, ou quelque chose comme ça. Apparemment il continue à faire
des trucs de ouf’ avec un bras en moins. (NdM : il peut
s’agir de Tommy Iommi (Black Sabbath) ou de Rick Allen (Def
Leppard), le mystère reste entier.) J’ai bien une amie qui
fut gothique pendant un moment et qui m’a fait écouter pas mal
de metal, de goth… Mais j’ai une très mauvaise culture
musicale dans ces genres.
[MaelströM] :
Et dans un autre registre, en ce moment la vague chansonnière déferle
sur la France. Une opinion face à tous ces jeunes « à textes
» ?
Mademoiselle K
: Là tout de suite : ça me fait chier. Bénabar par
exemple… Le premier album contient quelques chansons pas mal
mais le reste est vraiment cul-cul-la-praline. Généralement
c’est surtout à cause de la musique. Très souvent il y a des
bons textes mais je me dis que c’est dommage que ça soit
desservi par une musique pareille. C’est un peu frustrant, cette
tradition de faire des bons textes mais avec des accords un peu
plan-plan. Il y’en a quelques-uns qui rattrapent, j’ai
beaucoup aimé Gainsbourg – notamment Melodie Nelson – et plus
récemment Bashung que j’ai redécouvert et que je trouve
vraiment incroyable. Dans le genre chanson à texte je suis plutôt
Loïc Lantoine, il dit lui-même que c’est de la chanson pas
chanté mais il assume complètement ; putains de textes en
plus d’avoir un excellent flow… Lui, il me troue le cul.
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