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LYDIA LUNCH
Queen Of Siam (1979)
LINE UP :
Lydia Lunch (chant+piano+guitare)
Pat Irwin (instruments)
Jack Ruby (basse)
Douglas Bowne (batterie)
The Billy Ver Planck Orchestra
Lydia Lunch - Queen Of Siam
CHANSONS QUI TUENT :
Lady Scarface
Knives In The Drain
Gloomy Sunday
CHRONIQUEUR :
[MaelströM]
(Mai 2006)
NOTE :
19 / 20

Cela fait pourtant un moment que vous me le demandez, je ne vois pas ce que je peux vous apprendre de plus. Queen Of Siam n'est pas de la no-wave ! Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? Ce n'est pas en me gardant ici que vous changerez ce disque… Vous n'arrêtez pas, bêtement, de pointer du doigt les enregistrements qu'elle a fait avec Thurston Moore, mais ce n'est pas parce qu'on fricote avec Sonic Youth qu'on est no-wave.

Cette œuvre est d'une sensibilité telle que le mot no n'existe même plus. C'est une démonstration. Queen Of Siam est peut-être un cirque pervers où les clowns ont des couteaux dans les yeux ; un manège dément ou les jeunes filles aiment à s'asseoir sur les genoux des vieux messieurs ; mais c'est par la brutale rancœur de son artiste que cela devient une démonstration macabre de la folie d'une jeune fille. C'est un constat assumé, et s'il est si revendiqué, il ne peut pas être négatif. Bien au contraire, ce disque est rempli de yes, rempli d'ouvertures et de volonté. Rien n'est fermé. Rien n'est no. Ce n'est quand même pas de ma faute (ni celle de ma cliente) si vous trouvez cela bizarre, maladif et triste. La vie de mademoiselle Koch (dit Lunch) ne l'a forcément pas dirigée vers de la pop, mais certainement pas sur de la no-wave ; elle est trop impliquée pour se morfondre.

Faire un disque est de toute façon un acte qui demande de l'énergie. Au moment d'enregistrer Queen Of Siam, elle a rassemblé quelques connaissances, notamment Pat Irwin, ou George Scott (dit Jack Ruby) des Contortions. Elle n'a fait que son travail, et qu'importe si vous la classiez dans jazz, dans cabaret, dans punk, ou tout simplement dans mope-music, mademoiselle Koch n'est pas classable ! Et encore moins dans no-wave. Certes, sa voix de fillette lubrique est profondément dérangeante, et les horreurs qu'elle déclame tranchent tellement que le contraste fond/forme est plus que ne peuvent supporter la plupart des auditeurs. Mais c'est cette activité qui fait que sa musique est vivante, même en parlant de mort ; sa musique vit, elle est inspirée par le négatif mais n'en ressort que du positif.

Il suffit que vous écoutiez Tied And Twist pour vous rendre compte qu'elle triture des rythmiques profondément inventives, absolument pas no-wave. Vous avez entendu ce titre ? La manière dont la batterie s'essouffle progressivement jusqu'à ce que le tempo lui-même change durant le morceau. Au fond, on ne sait pas vraiment si c'est la voix qui guide, si c'est la guitare qui suit ou les percussions qui imposent… Ma cliente a toujours aimé triturer le rythme, il suffit d'entendre la basse remplie de fuzz d'Atomic Bongos, cette sensation malsaine de quelque chose qui roule vers vous, quelque chose qui semble être juste derrière vous… tout prêt… Démarche dangereuse, n'est-ce pas ? Et pourtant, elle réussit à tirer tout cela tellement haut.

Lady Scarface constitue peut-être d'ailleurs son plus grand titre ! Par son interprétation sans faute de la dame du trottoir qui vous invite dans son vieux troquet ambiance film noir pour vous jouer le jazz conscient qu'elle entendait en copulant. La section cuivre en grande forme, le piano de crooner est branché, et mademoiselle Koch de livrer une performance vocale grandiose, clamant son récit d'un orgueil qu'on lui sait gré d'arborer. Vous vouliez quoi ? Qu'elle s'abandonne et qu'elle vous raconte tout cela platement ? N'oubliez pas que ma cliente a travaillé dans le cinéma, dans la peinture, dans la sculpture, elle a collaborée avec Nick Cave et Fœtus, c'est d'une icône inconnue que l'on parle.

Oui, il y a inversion de sujet dans la reprise de Spooky. Ce n'est plus d'une spooky girl mais d'un spooky boy dont on parle. Ce n'est pas un crime, que je sache ? Les cuivres sont suffisamment bien arrangés, les Oooh et La-La-La ne trahissent personne. Je ne vois vraiment pas ce que vous lui reprochez. D'ailleurs le jazz d'A Cruise To The Moon devrait vous persuader qu'elle n'explore pas les catégories no. Une grande instrumentale, vraiment. Une progression de toute beauté, soutenue par un Ver Planck Orchestra auquel vous ne devriez rien avoir à dire. Ca fleure l'acid-jazz, tout ça, et sûrement pas la no-wave. Et puis quelqu'un capable d'écrire un mélange blues-jazz aussi monumental que Knives In the Drain en pleine année 80, c'est du grand art. Cette alchimie parfaite entre les cuivres et le chant, ce swing mémorable, jusqu'à l'énorme solo bluesy de Robert Quine…

On en reste bouche bée. Sa musique est intemporelle, cela fait déjà vingt-cinq ans que le disque n'a pas pris de ride, et ce n'est pas demain que ça arrivera. Et osez me dire que vous n'avez pas été sans mots en entendant l'interprétation de mademoiselle Koch sur Gloomy Sunday ? Tout le monde est passé sur ce morceau maintes fois revisité, mais je reste intimement persuadé que mademoiselle Koch en a offert la plus belle qui ait jamais été faite. Je ne la savais pas capable d'autant de grandeur vocale… Une fois le morceau lancé, même ses manquements au tempo ne sont plus importants. On la sent s'éclipser, sa petite voix fragile d'enfant mourante vous tirerait jusqu'aux larmes pour une chanson dépressionante. C'est la comptine naïve d'une petite fille triste sur son lit d'hôpital. A jamais bouleversant.

Rassembler autant de styles et de talents tout en restant fortement inclassifiable, c'est trop, n'est-ce pas ? Vous avez du mal à comprendre ? Bah, vous n'êtes pas les seuls. Moi-même j'ai beaucoup de mal à comprendre ce disque ; à comprendre tant de malheur et d'horreur ainsi sublimés ; à comprendre l'intérêt de fouiller autant dans l'obscénité et d'espérer en voir sortir quelque chose de beau. Mais surtout, je ne comprends pas pourquoi j'en redemande, pourquoi malgré l'épreuve d'écouter une chose aussi dérangeante, je l'apprécie tant. Nous sommes si faibles…

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