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1984: sixième album. Production cold-wave après
l’heure. Thiéfaine a mis du temps à se ressaisir… Plus aucune
mesure de folk, ici, du rock sombre, pessimiste et griffé. Il
suffit de voir les conditions dans lesquels il a été enregistré:
le songwriter s’est cassé un bras, il ne peut plus jouer et donc
composer; une rumeur le dit mort d’une overdose depuis
plusieurs mois. C’est dans ce climat idyllique que naît
Alambic/Sortie-Sud, l’album le plus déprimant de Thiéfaine.
Et c’est au beau milieu des années 80 qu’il sort! On n'est plus à une contradiction près…
Première remarque, très importante pour appréhender
correctement ce disque: Thiéfaine n’y a rien composé. C’est
Claude Mairet qui s’est occupé de tout, d’où le sous-titre de
l’album: Non pas ‘Hubert-Félix Thiéfaine’ mais ‘Thiéfaine/Mairet’,
c’est un album duo, chacun a son mot à dire. Si auparavant le fidèle
Mairet venait poser sa patte à la production ou au mixage, voir
co-signé les titres, il se retrouve ici à écrire, diriger et
arranger toutes les compositions. Connaissant le talent du
guitariste, cela n’a rien de rebutant. Et il faut avouer que le
bonhomme s’en est franchement bien sorti! Réussissant à
capter la noirceur intrinsèque de l’œuvre, il a brodé du fil
anthracite autour des textes de Thiéfaine, et le mélange concentré
du talent des deux hommes donne un milk-shake surprenant mais sans
grumeau. Tout d’abord, un avantage majeur de ce disque: il est
court, il est entier, il est unitaire. Car si Thiéfaine a toujours
adoré fureter dans les styles, mélangeant le rock à la chanson,
au rhythm ’n’ blues ou à la pop, ce disque est une exception
forte. Tous les morceaux font partie du même concept, de la même
recette.
Et cette recette est gagnante, le disque est
bouleversant. Si l’album est marqué par des synthétiseurs très
80s qui lui donnent un aspect désuet, je n’irai pas jusqu’à
dire qu’il a mal vieilli. L’atmosphère est intacte, en
tout cas. La pochette résume le concept: bleu nuit, glacial. Dans
les squats délaissés, la radio sert de brasier. Et tout ici est
froid, des textes à la musique. Signant ses textes les plus
sombres, le « poète maudit » comme on l’appelle a réussi son
coup, ici. "Nyctalopus Airline" est un exemple en
maniement de texte, la progression est absente, tout est figé,
l’instant capté ressemble fort à la montée scabreuse d’une âme
fauchée par l’apocalypse. Et ce ne sont pas les superbes guitares
acides de Mairet qui viendront réchauffer le chaland soumis à la
torture. "Femme de Loth" sera le simple choisi pour la promo, on a du mal à comprendre pourquoi… «
Nous rêvons
d’ascenseurs au bout d’un arc-en-ciel / Où nos cerveaux malades
sortiraient du sommeil » D’un autre côté aucun morceau ne
semble convenir, alors pourquoi pas? Toujours la même impression
de froid, la batterie métronomique et la basse minimaliste sont
souvent critiquées, ici cela renforce la cohésion des morceaux.
Pas de fioritures, un paysage dégagé, une banquise musicale...
Le morceau d’ouverture est un bel exemple
d’iceberg. "Stalag-Tilt" balance la sauce d’entrée de
jeu: les synthétiseurs tapent dans des aiguës stridents et les
guitares en saturation crachent des salves rythmiques au cyanure. "Buenas Noches,
Jo" travaille le registre du monde parallèle,
une constante dans cet album, de nombreuses allusions à la
science-fiction sont distillées (Alambic?) tout au long des
sept morceaux. « Soudain je t’aperçois petite / Entre un
flipper et un juke-box / Frottant ton cul contre la bite / D’un
hologramme de Rank Xérox…» Débutant par une percussion
synthétique angoissante, le paumé visite sa ville futuriste dans
un texte atemporel (les phrases ne sont pas dans l’ordre de
l’histoire, si vous préférez), sans parler des chœurs du
refrain qui n’ont pas finis de vous tournez dans la tête… Comme
pour mordre dans la rumeur, Thiéfaine s’autorise une incursion
journalistique autobiographique dans "Un Vendredi 13 A 5H" où il met en scène sa propre mort, tordant le cou aux
bruits qui courraient sur son enterrement précipité. D’une
finition excellente, les textes à tiroir, à figures de style et à
aphorismes sont toujours aussi percutants « Ce jour-là j’pèt’rai
mon cockpit, dans la barranca del muerto… / Avec ma terre promise
en kit, et ma dysenterie en solo ».
Comme pour tomber lui-même dans le paradoxal, il décide,
juste après cette annonce à la « Même pas mort! », de
consacrer un morceau à l’héroïne… Rien que ça. "Chambre
2023 (& Des Poussières)" reste encore aujourd’hui un des
meilleurs morceaux de Thiéfaine durant la collaboration avec
Mairet. Brillamment composée par ce dernier, la ligne de basse
simplissime ne vous sortira plus jamais du crâne, de même que les
harmonies de guitare. Ou comment créer un chef d’œuvre avec
trois fois rien. Véritable ode psychédélique aux paradis
artificiels, « Roule, lady… Nullifie-moi… Allez, roule en moi!
»
la traversée ne se terminera même pas sur un lit d’hôpital,
mais dans une cave lugubre où résonne un magnifique solo de
saxophone, donnant à cet album la fin qu’il méritait: Aucune
porte de sortie, dansons autour du sexe, de la drogue et de la mort,
rien à faire, c’est sans issue.
J’aurais volontiers mis une
note supérieure à cet album, le considérant comme un des
meilleurs de Thiéfaine, un des mieux construits. Malheureusement ce
que fait le songwriter est tellement personnel qu’il ne pourra
jamais obtenir une note parfaite, si en plus on ajoute le fait que
ce disque est froid comme la mort et que les synthés 80s ne
passent pas forcément très bien, on a un disque génial mais trop
« bizarre ». Si on n’est pas touché par la prose du monsieur,
voir des sur-notes n’a aucun sens. On se doit donc de juger également
la musique en elle-même, et dans ce cas, si l’album ne bénéficiait
pas de la touche Thiéfaine, il serait sûrement nettement plus
anecdotique. Claude Mairet a fourni un excellent boulot dans le son
rock imprégné à la new-wave, mais cela ne suffirai pas à en
faire un chef d’œuvre. Je vous laisse donc juger…
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