Lord Henry : Octavarium
renoue avec la diversité musicale qui caractérisait Dream
Theater avant la parution de Train Of Thought. Ce dernier en paraît
d'autant plus particulier, et difficile à classer dans votre
discographie. En ce qui te concerne, comment as-tu vécu la période
Train Of Thought?
James LaBrie (chant) : Je pense
que Train Of Thought est un très bon album, et que nous l'avons
sorti au bon moment. Cela faisait un bon bout de temps que nous
parlions de sortir un album très heavy, plus radical qu'Awake.
Six Degrees Of Inner Turbulence s'est lui-même révélé
particulièrement véloce, avec des titres comme "The Glass
Prison" et "The Test That Stumped Them All". Il
nous était donc naturel de concevoir un album comme Train Of
Thought juste après, qui n'a finalement fait que conserver
l'esprit de ces chansons de Six Degrees, tout en l'appliquant à
un disque dans toute sa longueur. C'était logique pour nous. Mais
je ne considère pas Train Of Thought comme un album rectiligne:
pour moi, il est pour moitié très heavy, pour moitié très
progressif. Si tu prends le temps de pénétrer l'esprit du
disque, tu t'aperçois qu'il est en fin de compte très complexe,
empli d'aspects techniques. Peut-être même plus que les
autres...
Lord Henry : Et vocalement, la
teneur "extrême" de l'album a-t-elle changé quelque
chose pour toi, dans ton approche des lignes de chant?
James LaBrie
: Il est sûr que
j'utilise globalement sur Train Of Thought une voix plus rauque,
plus âpre. Il m'a fallu forcer certains traits, et en changer
d'autres, pour soutenir et correspondre au mieux à la direction
que nous avions décidé d'explorer. Comme le reste, cela est venu
naturellement.
Lord Henry : J'ai le sentiment
que ton chant est beaucoup plus libéré sur votre dernier album,
et que tu y expérimentes de nouvelles choses très bénéfiques
à la musique du groupe. Est-ce que cette diversité musicale, que
nous évoquions au début, te met plus en confiance? Te sens-tu
plus à l'aise avec le matériel récent?
James LaBrie
: Les chansons elles-mêmes,
sur Octavarium, demandaient cet effort. Lorsque nous nous sommes réunis,
John Petrucci, Mike (Portnoy) et moi-même, pour bosser sur les mélodies
vocales, nous avons longuement refléchi sur les caractéristiques
à accentuer pour donner leur personnalité aux morceaux. En
comparaison avec Train Of Thought, effectivement, le résultat se
rapproche beaucoup plus de ma voix "naturelle": plus
claire, plus dynamique. Sur Octavarium, je chante tantôt très
bas, tantôt très haut, parfois d'une façon très douce, ou au
contraire très dure. Les titres, tels qu'ils ont été
conçus, m'ont permis de me diversifier moi-même vocalement. Ce
qui est très enrichissant.
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Lord Henry : Quels extraits de
l'album Octavarium aimes-tu interpréter sur scène?
James LaBrie
: J'adore chanter le
morceau-titre "Octavarium". Je trouve que c'est une
magnifique pièce de musique. J'aime beaucoup également
"Never Enough" et "Panic Attack", qui sont
particulièrement entraînants... A peu près tout, en fait
(rires)! Oui, comme je l'ai déjà dit, cet album me permet de délivrer
une performance dynamique, j'y ai tout le loisir de m'exprimer car
il est très varié. Et puis la scène procure toujours une énergie
supplémentaire, différente chaque soir.
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Lord Henry : Quels sont tes
vocalistes préférés, tes influences?
James LaBrie
: Oh, il y en a pas mal! Mon chanteur préféré de tous les
temps est Freddie Mercury. Steve Perry a été aussi d'une grande
influence pour moi, de même que Lou Gramm, aux débuts de
Foreigner. J'aime beaucoup Jeff Buckley: il me rappellait Freddie
Mercury, c'est sans doute pour ça. Il avait une superbe voix.
Parmi les chanteurs contemporains, je dirais Matthew de Muse,
ainsi que les chanteurs de Grudge et de Ours. En metal, comme pour
beaucoup, Ronnie James Dio et Rob Halford ont été déterminants
pour moi. Dans les premiers albums d'Aerosmith, Steven Tyler était
génial. Comme tous les gens que j'ai cité, il a beaucoup de
personnalité. J'en oublie beaucoup... Il y en a tellement.
Lord Henry : En tournée,
certains chanteurs s'efforcent d'utiliser leur voix le moins
possible, même pas pour parler en interviews, afin de la conserver au maximum
pour les concerts. Ce n'est visiblement pas ton cas. Quelles sont
tes habitudes pour maintenir ta voix en bonne santé?
James LaBrie
: Quand nous arrivons sur
le lieu du concert, je m'entraîne dès l'après-midi; je fais des
vocalises, par sessions de vingt/vingt-cinq minutes, afin d'élargir
progressivement mes capacités. Je fais beaucoup d'exercice
physique, même quand nous ne tournons pas, car il faut être en
de bonnes conditions physiques pour chanter correctement et
assurer des concerts de trois heures. Généralement, je m'arrange
toujours pour avoir des bananes dans ma loge, car les bananes sont
pleines de potassium. C'est très bon pour la voix. Ainsi que du
jus d'orange et beaucoup, beaucoup d'eau. (NDLH: la loge est
effectivement pleine de packs) Je me confectionne de petits
breuvages à base d'eau chaude et de miel. C'est mon petit secret!
Et j'emmène toujours des tablettes de Zync avec moi. Mais donner
des interviews ne me dérange pas. Là, le show commence dans deux
heures à peu près; je vais attendre un peu après cette
interview et m'enfermer dans ma loge pour faire des vocalises à
nouveau, voilà tout. Ensuite, quand le concert est terminé, je
prends toujours un peu de temps pour un petit
"cool-down", où pendant vingt minutes je m'efforce de
ramener ma voix à sa position "normale". Ce sont des
exercices contraignants, mais je ne peux pas m'en passer. Les
tournées sont longues et nos concerts ne durent jamais moins de
deux heures trente, je me dois donc d'être correctement préparé. Mais cela ne
m'empêche pas d'avoir mes mauvais jours! La voix est un
instrument organique, donc la performance des chanteurs est
toujours tributaire des circonstances extérieures. Plus que les
autres musiciens, nous sommes sujets à la grippe, au froid, aux
infections diverses...
Lord Henry : Au cours de ta
carrière, tu as eu l'opportunité de travailler avec trois
claviéristes différents. Peux-tu nous dire quels changements ont
occasionné, après l'expérience avec Kevin Moore, les arrivées
successives de Derek Sherinian et de Jordan Rudess?
James LaBrie
: Je dirais qu'il existe
quelques similarités entre les jeux respectifs de Kevin et de
Jordan, car ils ont ce point commun d'avoir un background
classique. Leurs personnalités sont bien différentes, cela dit.
Kevin était sans doute plus introspectif, alors que Jordan a un
jeu très coloré. Derek, lui, vient du jazz et du rock 'n'
roll...
Il est capable de jouer n'importe quoi, dans n'importe quel style,
car il est très talentueux, mais son approche de l'instrument
s'apparente plus à celle d'un guitariste. Cela s'entend très
clairement dans ses leads. Quoiqu'il en soit, ce sont tous les
trois des instrumentistes uniques, avec leur propre style bien
trempé. La façon dont ils se présentent, chacun à leur
manière, dans leurs interprétations, dans leurs compositions, ou
en tant que solistes, a déteint sur le groupe à chaque période.
Si tu veux mon opinion personnelle, je pense que Jordan possède
un jeu qui s'intègre exceptionnellement bien à notre musique.
Depuis qu'il nous a rejoints, en 1999, le groupe a atteint un
niveau supérieur. Et nous continuons à progresser. Jordan est un
atout immense.
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Lord Henry : A l'occasion de l'enregistrement d'Octavarium,
pour la première fois, un orchestre apparaît sur quelques
chansons. Avez-vous prévu, un jour, de vous produire sur scène
avec un orchestre?
James LaBrie
: Nous en avons parlé,
oui. Nous nous sommes dits que ce serait quelque chose de très
sympa à essayer. Quand? Je n'en ai pas la moindre idée, mais je
pense que ça finira par se faire. Sûrement pour une occasion
très spéciale, un show que nous filmerions.
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Lord Henry :
Tu écris régulièrement des textes pour Dream Theater, mais la
plupart du temps ce sont John et Mike qui écrivent tout. Quelles
sont les chansons dont tu te sens le plus proche, celles qui ont
le plus de sens pour toi?
James LaBrie
: C'est difficile de les
nommer de cette façon. D'une certaine façon, elles
m'interpellent toutes. De toute manière, pour chaque chanson que
nous enregistrons, avant de me poser derrière le micro, je
m'attache à en capter l'atmosphère, et le message qu'elle
cherche à délivrer. De façon à ce que je puisse
"devenir" le personnage, ou la voix adéquate. Si l'on
s'en tient à notre dernier album, je crois que Mike a réellement
frappé fort avec "The Root Of All Evil". C'est une
chanson qui décrit les troubles de conscience d'un homme en prise
avec des susbtances telles que la drogue ou l'alcool. Quant à
John, j'ai particulièrement apprécié son boulot sur "Panic
Attack". Sur chacun de nos albums, il y a quelques chansons
qui ont un message vraiment fort. "In The Name Of God",
ou "The Great Debate" pour John, "The Glass
Prison" pour Mike... Elles ont toutes leur place.
Lord Henry : Souhaiterais-tu
t'investir davantage dans l'écriture?
James LaBrie
: Je ne suis pas le seul à
écrire pour Dream Theater, mais j'ai l'occasion de m'exprimer
avec mes albums solo. J'y écris à peu près tout. Avec Mike et
les deux John, la répartition des textes est tout ce qu'il y a de
plus démocratique : nous nous réunissons, puis chacun désigne
quelles chansons il souhaite travailler et développer. Généralement,
nous parvenons à trouver un accord ,et chacun finit par écrire
autant qu'il le veut. Je me retrouve souvent avec une ou deux
chansons par album, et cela me satisfait totalement. Je ne suis
pas limité.
Lord Henry : Tu parles de ta
carrière solo; tous les membres de Dream Theater ont, eux aussi,
des projets ou des groupes parallèles. Crois-tu que la musique de
votre groupe principal en subit une influence?
James LaBrie
: Je pense que tous nos
projets nous font évoluer en tant que musiciens, chacun d'entre
nous. Quand tu travailles avec d'autres personnes, tu acquières nécessairement
de l'expérience, tu apprends sans cesse. Tous les musiciens
fonctionnent différemment, et il est souvent enrichissant de
travailler "à la manière" d'untel ou untel... Ensuite,
tu es capable de concrétiser ce que tu as retiré en studio avec
ton groupe régulier. Toutes les expériences musicales, quelles
qu'elles soient, sont bénéfiques car elles nous permettent
d'explorer des voies alternatives visant à l'amélioration et à
l'évolution de notre style. Et elles nous permettent de nous
exprimer différemment, dans d'autres styles musicaux, ce qui
donne aux auditeurs un aperçu plus juste de nos personnalités.
Je crois donc qu'indirectement, la musique de Dream Theater
profite de nos side-projects. Ils sont, au même titre que Dream
Theater, un moyen pour nous d'évoluer. Pour moi, c'est positif.
Lord Henry : La vie de
musicien n'est pas de tout repos. N'as-tu jamais songé à quitter
Dream Theater?
James LaBrie
: Il ne s'agit pas que de
moi, mais le groupe a bel et bien failli se séparer. C'était
pendant la période qui a suivi la sortie de Falling Into
Infinity, une période très noire pour chacun d'entre nous. Nous
étions en conflit les uns avec les autres, nous avions des problèmes
personnels, familiaux, des soucis avec le management du groupe,
ainsi qu'avec le label, qui essayait de nous pousser vers une
direction que nous n'approuvions pas. Nous n'étions pas entendus,
pas soutenus. Dans ces cas-là, l'énergie négative est palpable,
et je peux t'assurer que nous étions à deux doigts de tout
laisser tomber. C'était vraiment lourd à supporter, car chacun
avait ses problèmes. Mais nous nous en sommes sortis, et plus
motivés que jamais. Aujourd'hui, la situation est optimale.
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