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Il y a les artistes célèbres.
Il y a les artistes mondialement célèbres. Et puis il y a ceux
dont la renommée est si forte que l’on peut affirmer sans trop
s’avancer qu’ils appartiennent à l’Histoire, que leur nom est
connu même d’individus qui n’ont absolument aucune connaissance
musicale. Et Bob Dylan, assurément, est de cette trempe. Savoir si
cette réputation est justifiée, c’est une question que je ne
traiterai pas ici, pas plus que le personnage ou sa musique; il y
aurait tellement de choses à dire, que j’aurais de grandes
chances de me perdre en route et je ne sais même pas si tout mon
baratin aurait servi à grand-chose. Nous ne parlerons que du
concert, et cela sera bien suffisant.
C’est le jour de la Toussaint que le Forest National de Bruxelles
accueille Bob et sa troupe. Une étape parmi tant d’autres d’une
Neverending Tour qui en est à sa dix-septième (!) année, avec un
personnel fréquemment renouvelé. Et à voir la salle (pourtant
conséquente: 7 000 places) pleine à craquer, peuplée de tous âges,
je me dis que cela pourrait durer encore longtemps. Oui, et je suis
bien placé pour le dire, les disques de Dylan n’ont rien perdu de
leur force trente, voire quarante ans après leur parution. Et en
live?
Déjà, il ne valait mieux pas s’attendre à une restitution de
ces titres fidèle à leur version studio... Avec ses cinq musiciens
bien roots (dont un qui passera la majorité de son temps derrière
une slide-guitar), Dylan en 2005, ça n’a évidemment plus rien à
voir avec la folk. Tantôt country, tantôt blues, parfois durement
rock & roll. Ceux qui se repassaient sans cesse leurs vieux
vinyles d’époque et s’imaginaient le cliché du Dylan inspiré
derrière sa guitare en carton ont dû très vite déchanter: en
effet, depuis deux années maintenant, notre homme ne touche plus
qu’au piano. Et consent, à divers moments, à un solo
d’harmonica.
Et puis la voix. Salement éraillée, ce que l’on pouvait imaginer
à l’écoute de ses disques les plus récents; fatiguée même,
se perdant parfois dans des raclements de gorge et des borborygmes,
mais malgré tout, l’émotion, la conviction y est. La puissance,
même, qu’il exprime dans les titres les plus énergiques, « To Be
Alone With You », « Down Along The Cove », « Highway 61
Revisited », qui sonnent comme autant de coups de cravache, ça
balaie, ça swingue, et c’est dans ce genre d’exercice que le
Zim’ (et son groupe) se montre au meilleur de sa forme. A
d’autres moments, hélas, il se contente d’expédier ses phrases
à toute vitesse au début de la mesure, à chaque fois sur le même
ton, et un titre aussi magique que « Desolation Row » en souffrira
beaucoup.
Et ces interprétations « country-blues », alors, tiennent-elles
la route? Evidemment oui pour les morceaux les plus récents, taillés
pour un tel traitement. « Lonesome Day Blues », au riff irrésistiblement
pesant; « Cold Irons Bound », qui gagne en perfidie sur les
couplets et lâche totalement la pression durant les refrains, tout
cela, rien à dire, c’est de haute volée. Les titres de la période
électrique et « Nashville » passent également le test avec succès; outre ceux précités, on notera un « Stuck
Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again » d’une grande classe, avec un Dylan se
permettant, sur ce titre comme d’autres, de sabrer un couplet afin
qu’un de ses guitaristes puisse caser un solo, jamais bouleversant
mais souvent intéressant. Quant aux arrangements des titres les
plus typés folk, ça passe (« The Times They Are A-Changin », «
Masters Of War » moins impressionnante mais plus sombre que son
avatar studio ), ou ça casse (Un « It’s alright ma (I’m only
bleeding » complètement hors de propos).
Alors ça joue, pas de problème, mais... Et la communication? Et
l’échange? D’une part un Bob Dylan glacial qui n’échangera
pas un regard avec le public avant la fin du set (son piano le
positionnait de profil par rapport à la scène) et qui ne parlera
que pour présenter les musiciens, ne pensant qu’à ce qu’il
joue et chante: pour quelqu’un qui a un jour dit « n’être
heureux que sur une scène », c’est assez louche. D’autre part,
un groupe qui manque singulièrement de charisme. On passerait outre
s’ils ne s’avéraient pas être aussi expressifs et chaleureux
que leur employeur. Ce n’est pas qu’ils donnent l’impression
de s’ennuyer mais c’est comme si le public n’existait pas,
comme s’ils jouaient dans un studio. Je ne leur demande pas de
sauter partout et de grimacer à chaque solo mais, quand même, un
minimum serait appréciable... Parce que ce genre de comportement
est assez frustrant. Timidité? J’en doute fort.
Reste une set-list riche et passionnante avec, en guise de rappel,
l’hymne par excellence, le monstrueux « Like A Rolling Stone »
dont le Zim’ aimerait certainement se débarrasser, mais qui reste
un cadeau pour les amateurs; vous ne pouvez pas savoir le plaisir
que l’on prend à beugler les paroles du refrain, dans une fosse
toute acquise à la cause du natif de Minnesota, lequel enchaîne
alors sur un de ses favoris, un dantesque « All Along The
Watchtower », qui aurait ici plus en commun avec la reprise
d’Hendrix que le morceau original. Un final grandiose pour un
concert qui l’était quand même un peu moins. Mais malgré tout,
le pouvoir de fascination de Dylan opère toujours, tant et si bien
que je ne serais pas contre l’idée de le revoir la prochaine fois
qu’il passera dans le coin...
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