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Bill Bruford est sans doute le batteur qui représente le mieux la naissance du rock progressif puisque ce surhomme a joué avec Yes, King Crimson et de façon plus anecdotique avec Genesis. Sa constante recherche de la progression musicale l'a conduit à s'intéresser au jazz avec son groupe Earthworks né en 1986. Il s'adonne à ce groupe à 100% dorénavant. Bien que nous n'ayons rien contre le jazz à La Terre Des Immortels, nous avons saisi l'occasion pour également parler rock prog' avec ce grand bonhomme!
Lordlatem : Earthworks, ton groupe de jazz, est maintenant ta priorité. Comment perçois-tu son évolution depuis 1986 où l'aventure d'Earthworks débuta ?
Bill Bruford (batterie) : En effet, Earthworks débuta vers 1986 ce qui fait que nous avons déjà dix huit ans de carrière! Nous nous sommes formés comme un groupe de jazz normal à ceci près que j'utilisais les nouvelles batteries électroniques qui venaient de sortir à l'époque. Cet instrument était capable de jouer n'importe quel son ou n'importe quel sample et j'ai immédiatement trouvé ses possibilités intéressantes. J'ai donc fondé un groupe de jazz où l'on utiliserait cette batterie comme un vrai instrument et non pas comme le jouet qu'on pourrait croire qu'il est. Je me suis entouré des meilleurs musiciens de jazz que je connaissais. C'était la première version du groupe qui a duré de 1986 à 1993. Puis il y a eu ma réintégration dans King Crimson, la période double trio. Earthworks a repris en 1997. Le groupe est actuellement dans sa seconde version que je qualifierai de groupe acoustique avec piano, saxophone, basse et batterie. Nous pensons que nous avons beaucoup à dire sous cette forme. Nous avons tous le même background, nous sommes tous anglais et nous nous entendons à merveille. Nous avons sorti neuf disques et le dernier en date vient tout juste de sortir. Il s'appelle Random Acts Of Happiness. Si vous êtes intéressés par Earthworks ou par ce disque, je vous recommende d'aller sur mon site où vous pourrez acheter tous les albums.
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Lordlatem : Peux-tu nous présenter les musiciens qui t'accompagnent dans Earthworks ?
Bill Bruford : Tim Garland joue des cuivres et compose une grande partie de la musique. Gwilym Fimcock, qui est diplômé de la Royal Academy Of Music, joue du piano. Ce fut un de leurs meilleurs élèves de ces dernières années. Il est très jeune (vingt-deux ans). A la basse nous avons Mark Hodgson qui fait partie de Earthworks depuis bon nombre d'années et qui est très respecté dans le milieu du jazz. Steve Hamilton ne fait plus partie du groupe actuellement bien qu'il ait pris part à la majorité de nos sorties par le passé.
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Lordlatem : Quelles étaient tes ambitions avec Random Acts Of Happiness ?
Bill Bruford : Le premier but était de devenir incroyablement riche et célèbre. Oui ça c'est le premier but. Est-il utile de préciser que je suis ironique? Le deuxième but est de réussir en tant que groupe dans le monde de le musique. Nous voulons continuer à vivre de notre musique, ce qui n'est pas facile. En même temps nous voulons proposer de la musique "vivante". Je m'explique. Il y a deux façons de concevoir la musique: soit on la considère comme un disque où toutes les pistes sont assemblés et reproduites dans un monde virtuel soit on la considère comme la réunion de quatre musiciens jouant le même morceau ensemble sur scène. C'est dans cette définition que nous nous retrouvons. Cette vision est sans doute commune à tous les groupes de jazz.
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Lordlatem : Tu sembles assez dur concernant les disques auxquels tu as participé, ou même tes propres oeuvres. Serais-tu de ceux qui pensent qu'un album ne mérite de sortir que s'il repousse les limites de la musique d'alors, s'il défriche de nouveaux territoires ?
Bill Bruford : C'est certainement mieux de se rappeler des oeuves qui ont fait avancer la musique plutôt que les autres, bien sûr. Je ne me trouve dur par rapport à personne mais j'essaie d'être réaliste. J'ai participé à une centaine de disques et parmi ceux-ci pas plus de six ou sept sont marquants pour la postérité. N'en sortir que trois ou quatre dans toute sa carrière est déjà remarquable donc je m'estime heureux.
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Lordlatem : De même, penses-tu qu'un groupe doit perpétuellement se remettre en question pour avancer ?
Bill Bruford : Pourquoi pas? Pour les membres d'un groupe, faire du sur place est assez ennuyeux à la longue. De façon naturelle un groupe cherchera à concrétiser son imaginaire le plus plus fou. J'aime cette vision et c'était le premier sens du rock progressif. Mais au fil des années cela s'est perdu. A mon sens, la musique la plus progressive est tout de même le jazz.
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Lordlatem : Pourquoi as-tu dévié du rock progressif vers le jazz ?
Bill Bruford : Il n'y avait plus rien d'intéressant à jouer dans le rock. Le rock commercial n'est plus l'affaire que des compositeurs, des producteurs et des maisons de disques. Les interprètes ne sont plus très importants dans la conception et l'évolution du rock... Il n'était véritablement présent qu'aux frontières du rock à travers le rock progressif, le jazz rock, l'indépendant etc. Il est intéressant de voir que ces courants étaient admis dans la pop music durant les années 70. Dans les années 80, tous ces gens ont été littéralement éjectés. Le rock aujourd'hui est un courant plus étroit et des gens comme moi ne peuvent se trouver qu'aux limites du genre et n'ont que peu à voir avec le rock.
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Lordlatem : Ne penses-tu pas qu'un groupe comme King Crimson, à travers ses nombreuses improvisations scéniques, soit un excellent compromis entre le meilleur du jazz et le meilleur du rock ?
Bill Bruford : Oui, bien vu. Pendant de nombreuses années, j'ai pensé que King Crimson était un excellent moyen de m'exprimer. Je me suis vraiment plu dans ce groupe.
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Lordlatem : En tant que batteur, tu ne te fais pas remarquer par l'énormité de ton kit. Que penses-tu de ces batteurs qui utilisent des kits proprement énormes? (par exemple, ce cher Mike Portnoy...)
Bill Bruford : Tout dépend du but que vous tentez d'atteindre avec votre musique. Si vous essayez de jouer de façon musclée à toute vitesse et que vous souhaitez donner des sensations brutes aux gens, je pense que c'est utile. Si vous souhaitez plutôt contribuer à l'environnement musical que le reste du groupe crée en même temps que vous, la batterie peut se contenter de jouer extrêmement peu. Elle peut également jouer beaucoup, tout est permis en fait. Le seul but est de coopérer avec le groupe dans une sorte de jeu des chaises musicales. N'importe quel batteur qui frime ou tente d'attirer toute l'attention sur lui provoque une perte d'énergie et le résultat global ne pourra être que médiocre.
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Lordlatem : As-tu déjà été tenté par le metal en tant que musicien ?
Bill Bruford : Peut être pas tant le métal que le hard rock. Je pense qu'en son temps, Red était un disque de hard rock. Maintenant que je suis plus vieux, je dois reconnaître que je n'ai plus rien à apporter dans cet environnement.
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Lordlatem : Quel regard portes-tu sur ce que font Yes et King Crimson aujourd'hui ?
Bill Bruford : Je n'ai rien entendu de Yes depuis bien longtemps. Je sais qu'ils ont toujours beaucoup de succès et qu'ils jouent des concerts à travers le monde entier en se focalisant principalement sur les vieux albums. C'est bien si cela leur plaît mais pour ma part je trouverais cela lassant. Par ailleurs, il y un vrai danger de devenir une parodie de ce que l'on a été. Concernant King Crimson, la dernière fois que je les ai entendu, en 1998 je crois, ils avaient un son très digital. Il faut que vous compreniez qu'une fois qu'on part d'un groupe comme King Crimson, son oreille change et que, par conséquent, je ne suis plus intéressé par ce qu'il peut sortir.
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Lordlatem : Tu ne réintégrerais pas le groupe même si Robert Fripp te le demandait ? Ne pourrais-tu y afficher de nouvelles ambitions ?
Bill Bruford : C'est très peu probable. Le mieux serait d'en parler avec Robert Fripp!
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Lordlatem : On parle d'une seconde édition du coffret Great Deceiver, avec deux disques de matériel inédit. As-tu des informations à ce sujet ?
Bill Bruford : Non, désolé. Le groupe ne me demande pas mon avis sur qu'il doit ou ne doit pas sortir. Ces décisions sont prises par Robert Fripp, seul. Je ne sors même plus mes disques sur Discipline Records puisqu'ils sont distribués par Voice Print qui est très une structure très importante en Angleterre. En France, ils sortent chez Musea. Pour en revenir à King Crimson, je ne sais pas vraiment quels sont les plans de sorties. Il y a tellement de concerts qui sortent en CD que je ne peux pas suivre! Tout le monde sait très bien que le meilleur de King Crimson tient en sept ou huit disques et que le reste n'est constitué que par des versions live de titres déjà existants.
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Lordlatem : Pour finir cette interview, peux-tu me dire ce que t'évoques le nom des trois albums suivants, mes préférés de ta carrière ? Pour commencer: Fragile de Yes.
Bill Bruford : C'est vrai que c'est un bon album. Il est très intéressant. J'adore Heart Of The Sunrise. Ce disque, qui a été très bien reçu, nous a poussé à faire quelque chose d'encore plus grand dans le style de Close To The Edge. Le nom Fragile ne provient pas seulement de la fragilité du globe sur lequel nous vivons et qui est représenté sur la pochette mais aussi de la fragilité du groupe a l'époque. Nous avions ce sentiment que le groupe pouvait éclater d'un moment à l'autre... nous étions "close to the edge" en quelque sorte.
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Lordlatem : Tu lis dans mes pensées. Close To The Edge, maintenant.
Bill Bruford : Tu ne serais pas fan de Yes, toi (rires)? Encore une fois, nous avons eu de la chance. Il y a des fois où les bons musiciens se retrouvent au bon endroit pour faire leur travail. On ne sait pas exactement comment on est arrivé là mais le vent a poussé du bon côté. Nous n'avions pas idée que le disque deviendrait le classique qu'il est. Nous n'arrivions même pas à jouer le morceau en entier au début. Il a été réarrangé au montage. Comme par magie, nous nous sommes aperçus que nous avions une face entière de vinyle appelée Close To The Edge. Ce disque était idéalement conçu. Il a été, et demeure encore, très populaire. Je l'adore. C'est sûrement mon préféré de Yes mais il faut tout de même préciser que le disque a trente ans...
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Lordlatem : Et enfin Red de King Crimson.
Bill Bruford : Album très fort encore fort. Je l'ai énormément apprécié. Ce disque a influencé de très nombreux groupes. King Crimson a toujours eu plus d'influences que ses ventes ne le laissent penser. King Crimson n'est pas le type de formation qui peut avoir du succès commercial mais il peut se vanter d'avoir crée de nombreuses vocations. Kurt Cobain de Nirvana a toujours admiré King Crimson et plus particulièrement Red. Pour ma part je l'aime énormément aussi car ce disque est rempli de vitalité mais il fut très difficile à faire.
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Lordlatem : Je ne sais pas si tu as déjà entendu parler d'un groupe qui s'appelle Tool. C'est un groupe de metal qui a toujours dit qu'il appréciait le travail de King Crimson. Danny Carey, le batteur, adore ton jeu. Je trouves que son jeu de batterie rappelle un peu le tien à l'époque de Red.
Bill Bruford : C'est tout à fait exact. Je partage ton avis. Je connais bien Tool et Danny Carey. Je l'ai d'ailleurs vu à Los Angeles en Janvier dernier. Il est très gentil et très bon batteur.
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(interview réalisée le
26 Février 2004 par -the lord avec l'aide précieuse de Flowerking)