Pierre Derensy : Après une chanson
comme « Le Dîner » ta compagne a-t-elle encore
beaucoup d’amis?
Bénabar
(chant+piano) :
Non elle les a tous perdu depuis que j’ai sorti ce titre. En même
temps elle en avait déjà très peu vu que je m’étais fâché
avec eux avant en les insultant tous.
Pierre Derensy : Tu évoques De Funès dans cette chanson, d’une
certaine manière il te ressemble plus que l’ourson gentil
dont tu t’étais fait un personnage dans ton précédent
spectacle?
Bénabar
: Moi aussi j’aimerais bien
lui ressembler. En même temps je n’ose pas prétendre avoir un
tel talent.
Pierre Derensy : Tes chansons,
comme lui ses rôles, tu les attaques toujours sous l’angle de
l’humour noir?
Bénabar
: J’essaye toujours
d’apporter à mes histoires un angle décalé et si
possible dans le meilleur des cas humoristiques. Quand j’y
parviens… Car malheureusement ce n’est pas toujours le cas.
Pierre Derensy : Est ce que c’est un
vice?
Bénabar
: Il y a quelque chose d’un peu
vicelard effectivement. Cette idée de détourner les sentiments
pour les rendre comiques c’est quelque chose qui me poursuit.
Pierre Derensy : As-tu le syndrome des
comiques, c’est à dire que lorsque tu es naturel et pas boute
en train les gens pensent que tu es malade?
Bénabar
: Je suis un grand timide alors
les gens pensent que je suis vraiment imbus de ma personne et
complètement méprisant. Mon public qui m’a vu sur scène juste
avant, quand il me voit à la fin du concert pense que je le
prends de haut alors que je n’ose pas leur parler. Cela
m’arrive souvent. C’est une vraie malédiction.
Pierre Derensy : Tu nous décomplexes
de nos travers en les rendant vivables et en les mettant noir sur
blanc sur la table, est-ce que c’est ça ta force c’est-à-dire de jouer au gentil derrière des cornes de diable?
Bénabar
: Un peu des deux. Je suis plus
gentil qu’il n’y paraît mais je suis aussi plus méchant
qu’il n’y paraît! Quand je fais des chansons très méchantes
on se rend bien compte que dans le fond ce n’est pas moi. Je
navigue entre deux eaux. C’est encore un peu pervers cette
histoire.
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Pierre Derensy : Si l’on prend
chacune de tes nouvelles chansons, on peut se dire comme pour les
précédents albums que nous avons tous déjà vécu tes
histoires, que nos photos sont les tiennes, y a-t-il du déchet
quand tu prépares tes chansons, te dis-tu que tel ou tel
titre n’est pas assez réaliste?
Bénabar
: Je n’ai pas vraiment de déchets.
Il y a beaucoup de choses que je mets de côté, que je jette mais
c’est plus de l’ordre de copeaux que de déchets. Cela fait
partie du boulot. Il y a des choses moins bonnes sur le brouillon
que je vire mais il y a rarement une chanson terminée qui passe
à la trappe. J’assume à priori toutes mes paroles, il n’y a
pas de trucs craignos que je m’interdis de dire aux gens mais
c’est vrai que je passe beaucoup de temps à trouver le bon
refrain, le bon couplet.
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Pierre Derensy : En écoutant
« Triste Compagne » je me dis que Monsieur Bénabar
n’est pas lecteur de Psychologie Magazine et qu’il fait sa
psychothérapie grâce à ses disques et ses concerts?
Bénabar
: Je ne crois pas au côté thérapeutique
du chanteur. Cela ne résout rien. Tu peux peut-être affirmer
certaines choses mais tu ne résous pas tes problèmes en montant
sur scène. C’est rassurant d’ailleurs: si tu es heureux
avant de monter sur scène et que tu te mets à chanter des titres
super tristes tu gardes ta bonne humeur quand le rideau tombe.
C’est une parenthèse et cela doit être considéré comme tel.
Pierre Derensy : Cela t’arrive
justement de monter sur scène en te disant
« Ce soir j’ai pas
envie d’y aller »?
Bénabar
: De monter sur scène non mais
par contre ça m’arrive quand tu arrives en tournée à onze
heures du
matin dans une loge super froide qui ressemble à un vestiaire de
sportif. Là tu peux avoir les boules. Tu te demandes ce que tu
fais là et tu te dis qu’il faut changer de métier mais par
contre quand le public est là: jamais jusqu’à
aujourd’hui je n’ai été sur scène à contre-cœur. Je
serais d’ailleurs vigilant à ce que cela ne se produise jamais.
Pierre Derensy : Ta paternité a changé beaucoup de choses sur ton travail?
Bénabar
: Un peu. Ca se sent un peu
dans l’album. Mais bon je te rassure je suis toujours aussi débile
qu’avant.
Pierre Derensy : Par contre il y a un
titre où tu ne t’échappes pas par une pirouette c’est
«Qu’est-ce Que Tu Voulais Que Je Lui Dise?»?
Bénabar
: Ce fut une chanson dure à écrire,
à assumer jusqu’au bout. Ce côté no futur. C’est une
vision de la vie que je ne défends pas du tout mais vis-à-vis de
cette chanson il fallait que j’aille au bout du truc. Je ne
pouvais pas, après avoir utilisé le malheur de plein de nos
concitoyens, après avoir décrit la misère ambiante, m’en
sortir par une roulade de chanteur.
Pierre Derensy : Envisages-tu le rôle
de chanteur comme un moyen de mettre le doigt là où ça fait
mal sans pour autant donner de leçons?
Bénabar
: Je souhaite avant tout que le
public passe une bonne soirée et dans le meilleur des cas arriver
à glisser deux ou trois trucs pas trop cons dedans. Je ne crois pas
qu’un chanteur puisse faire changer d’avis à qui que ce soit
et apporte grand chose aux gens. Tu peux par contre conforter les
gens qui pensent comme toi, les encourager pour qu’ils sachent
qu’ils ne sont pas seuls.
Pierre Derensy : L’album tu l’as
préparé en trois mois alors que le premier s’était monté en
une semaine, plus le temps passe plus cela devient difficile de
te renouveler?
Bénabar
: Ca dépend. Il y a certaines
choses qui sont plus dures que par le passé alors que d’autres
sont beaucoup plus faciles. Disons que les difficultés se déplacent.
Avant la difficulté c’était de faire un album, maintenant la
difficulté consiste à devoir défendre des chansons et
d’essayer de maintenir un esprit spontané.
Pierre Derensy : Dans des
interviews tu revendiques le fait de ne pas être spécialement un
dévoreur de musique, ni un fou de la mélodie, c’est par
provocation?
Bénabar
: Je sais que je suis ignare en
musique, maintenant il ne faut pas généraliser j’écoute quand
même des artistes et je garde mes oreilles ouvertes. Mais c’est
vrai que je ne suis pas très pointu dans mes connaissances
musicales.
Pierre Derensy : Ton franc parlé
t’a porté préjudice?
Bénabar
: Pas tant que ça. Il y a des
gens qui me détestent mais beaucoup de monde me respecte, même
ceux qui ne sont pas toujours d’accord avec ce que je dis,
uniquement parce que je suis franc. Cela m’a plutôt servi
d’ailleurs, à ma grande surprise je pensais en débutant que je
me ferais plus d’ennemis que d’amis mais ce n’est pas forcément
le cas.
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