Cosmic Camel Clash : Le premier aspect de The Apostasy qui saute aux oreilles quand on le compare avec son prédécesseur Demigod est la différence dans le chant : tu n’as pas dupliqué tes parties ou ajouté d’effets cette fois-ci, pourquoi ?
Nergal (chant+guitare) : La première chose à savoir concernant Demigod, c’est que je me suis flingué la gorge sur ce disque. Enregistrer les parties de chant est toujours la partie la plus stressante pour moi, car je le fais toujours à 200% et je ne fais pas de quartiers. Sur Demigod je me suis tué la gorge, jusqu’à en cracher du sang et ce genre de merdes... et pour que le chant sonne brutal j’ai dû rajouter des pistes pour que le résultat soit barbare. Et d’après moi ça sonnait très bien : j’ai lu certaines critiques concernant ça mais personnellement j’aimais le résultat. Et avant d’entrer en studio pour The Apostasy j’ai décidé de prendre des cours de chant. J’ai pris un coach vocal et j’ai passé quelques mois à apprendre de véritables techniques vocales. J’ai commencé à chanter en fait, à chanter des chansons pop (rires)!
Cosmic Camel Clash : Et tu as ressenti quoi ?
Nergal : Ça m’a donné confiance. Quand je suis entré en studio je ne savais pas encore à quoi m’attendre, je ne savais pas l’impact que ça aurait sur mon chant... et devine quoi? J’ai posé toutes mes voix sur chaque putain chanson de l’album en moins d’une demi-heure, sans qu’il y ait besoin d’ajouter quoi que ce soit. Ca a sonné mortel dès le début, et j’ai réalisé que... (cherche ses mots) en fait, l’album entier a sonné très organique dès le début. Quand on écoute la batterie le son est très naturel, idem pour les guitares. Donc il aurait vraiment été bizarre de poser là-dessus cinq pistes de chant superposées! Donc au final nous avons réalisé cet album avec une approche très organique, ce qui sonne très bien à mon sens. Je ne veux pas dire que c’est une meilleure approche que celle adoptée sur Demigod, j’adore cet album... l’idée est juste de faire quelque chose de différent, et nous avons fait quelque chose de différent cette fois-ci. Et j’en suis content, et la plupart des gens semblent également apprécier ça.
Cosmic Camel Clash : L’évolution de Behemoth depuis ses débuts semble se diriger vers une importance accrue des éléments épiques et symphoniques, autant sur cd que sur scène. Dirais-tu que The Apostasy confirme cette tendance ?
Nergal : Oui. L’approche est sans aucun doute plus épique et plus majestueuse, mais en même temps il faut noter que notre son n’en devient pas du tout plus soft ou quoi que ce soit du genre. Certains passages de The Apostasy sont plus intenses qu’aucun autre passage que nous avons sortis par le passé. Nous n’avons jamais été autant en colère, mais en même temps il y a ces parties plus lentes et plus groovy, parfois totalement inédites pour nous. Je pense que cette diversité rend l’album plus intéressant, plus intriguant, et ces différents éléments fonctionnent bien ensemble. Il n’y a pas tellement de groupes qui font ce genre de trucs : les groupes sont soit cinglés et brutaux, soit épiques mais sans burnes. Nous essayons d’introduire des éléments épiques sans trahir nos racines, nous essayons à la fois d’améliorer notre côté brutal et speed et d’ajouter de nouveaux éléments. Et je pense que nous avons réussi.
Cosmic Camel Clash : Il semble que Behemoth soit parti du black-metal pour se rapprocher de plus en plus d’un death-metal old school, comment ce changement est-il arrivé ?
Nergal : Mmmh... pour commencer, je ne trouve pas que nous soyons old school. Je viens de lire cette chronique qui disait que Behemoth fait du death moderne, donc il y a confusion. En fait je ne pense même pas que nous soyons un groupe de death, car quand on dit « death-metal » je pense à Cannibal Corpse, Suffocation, etc... et nous ne sonnons pas comme un de ces groupes, nous ne leur ressemblons pas non plus. Je ne comprends pas trop pourquoi les gens veulent nous cataloguer comme un groupe de death, mais ça ne me pose pas de problème. Tant que ça leur permet de bien dormir la nuit, ça me va (rires). Il est vrai que nous venons de la scène black-metal, et nous avons encore aujourd’hui beaucoup en commun avec ce genre, mais nous sommes allés au-delà de ça. Nous nous sommes élargis, nous avons étendu notre image à quelque chose qui dépasse le black ou le death.
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Cosmic Camel Clash : La pochette du dernier album rappelle fortement la déesse indienne Kâli, qui incarne entre autres le renoncement aux idéaux personnels. Symbolise-t-elle une nouvelle approche dans la musique de Behemoth? Pourquoi l’avoir utilisée, et pourquoi avoir utilisé Pazuzu sur la pochette de Demigod ?
Nergal : (rires) En fait, ce n’est pas Pazuzu sur la pochette de Demigod. Honnêtement, la pochette de cet album a plus à voir avec un poster de Jesus-Christ... mais tu sais quoi? Je n’aime pas forcer une opinion, et je préfère laisser le champ libre aux différentes interprétations possibles. Ce que tu dis me plaît, et ce que tu vois est différent de ce que je vois... nous sommes tous là pour nous faire une opinion, c’est cool que chacun ait son idée sur la question. Mais concernant le dernier album, quelqu’un a dit qu’il sonnait comme un rituel... je suis allé en Inde, j’ai fait le voyage, je me suis retrouvé dans un temple de Kâli, et j’ai pris une claque monumentale. C’est quelque chose de fantastique, et j’ai voulu apporter un peu de ce sentiment sur l’album, ce que je n’avais jamais fait avant.
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Nous voulons essayer quelque chose de nouveau sur chaque album de Behemoth, donc nous avons tenté de nous inspirer de ce thème de Kâli, d’en faire une fondation pour la pochette... mais au final quand on regarde son visage, ce n’est pas forcément Kâli elle-même. C’est l’inspiration principale, mais nous voulons toujours nous approprier les choses, y rajouter quelque chose de plus. C’est la même chose pour Zos Kia Cultus : ça ressemble à Baphomet, mais nous avons rajouté des éléments à nous. Nous sommes inspirés par différentes cultures et différents mythologies, et je trouve ça cool, ça rend le tout plus intéressant.
Cosmic Camel Clash : La chanson "At the Left Hand ov God" présente des passages folk traditionnels, ce qui est nouveau... pensez-vous réutiliser ces éléments dans le futur ?
Nergal : (rires) On ne sait jamais! Les gens pensent que nous nous asseyons tous ensemble et que nous n’avons rien de mieux à faire que planifier notre futur. Honnêtement nous avons pour habitude de marcher au feeling et de suivre la vibration du moment. Quand nous sommes entrés en studio nous ne savions pas que ces éléments exotiques allaient finir sur l’album. Je fonctionne au feeling : si je ressens que telle chanson a besoin d’un truc en plus, je le rajoute. C’est vrai pour tout l’album : j’écoute l’album en entier, puis je me dis des trucs du genre « peut-être que c’est trop rapide », ou « peut-être que c’est trop lent », ou « peut-être qu’il faudrait virer une chanson »... je considère que c’est ma responsabilité d’amener le bon équilibre dans les chansons et dans l’album. Donc si j’ai l’impression qu’il faut rajouter tel ou tel truc dans une chanson, je le fais. Ce disque a une approche totalement différente de celle de Demigod, car c’est un autre disque. Nous avons évolué, ça fait déjà trois ans, je suis quelqu’un de différent...
Cosmic Camel Clash : En parlant des trois ans séparant Demigod de The Apostasy, le groupe a été extrêmement occupé. Vous avez tourné tout autour du monde, vous laissant au final très peu de temps pour vous reposer entre la fin de la tournée et le début de l’enregistrement. Avez-vous besoin de rester ainsi sous la pression ?
Nergal : Il n’y a jamais eu de pression de la part de la maison de disquse ou quoi que ce soit du genre, rien n’arrive dans le groupe sans notre accord. Et honnêtement, j’ai eu plus de temps que nécessaire avant de commencer à travailler sur le nouvel album. Je suis une personne intense avec un caractère intense : je bosse, je bosse, puis je rentre chez moi me reposer... et au bout de deux semaines je tourne déjà comme un lion en cage en me disant qu’il faut que trouve quelque chose à faire. Je me remets très vite de la fatigue : après deux mois de tournée, il me faut cinq jours pour être de nouveau d’aplomb et vouloir repartir sur la route. Nous avons tous la trentaine aujourd’hui, et pour un homme avoir trente ans c’est déjà commencer à faire partie du passé. Tel que je vois les choses le groupe n’a jamais été aussi en forme, donc je ne pense pas que nous allons prendre beaucoup de vacances dans le futur, car nous avons vraiment besoin d’utiliser au mieux le temps dont nous disposons. De plus avec toutes les opportunités qui se présentent à nous en ce moment nous ne pouvons vraiment pas dire « hey, nous allons faire un break de deux ans » et voir ce que ça donne : il y a des milliers de groupes qui sont à l’affût et espèrent prendre notre place, donc non!
Cosmic Camel Clash : Tu as vraiment cette impression que l’heure tourne et qu’il faut que vous vous dépêchiez ?
Nergal : (silence) J’essaye de ne pas y penser de cette manière. J’aime prendre mon temps et réfléchir aux choses... c’est un peu ce que nous avons fait avec The Apostasy en décidant de nous consacrer uniquement à l’écriture de l’album et de ne donner aucun concert avant qu’il ne soit terminé. Mais ça nous a pris du temps et au final j’étais fustré... je recevais des messages des autres membres qui me disaient « allez, finissons ce truc, donnons-le aux gens et partons en tournée! » (rires). Nous avons toujours la rage, je peux te le dire.
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Cosmic Camel Clash : Parlons production : est-ce que Daniel Bergstrand et Björn Engelmann ont atteint les objectifs que tu t’étais fixés pour l’album ?
Nergal : Oui, en grande partie. Quand je mets Demigod puis The Apostasy dans mon lecteur, la différence est flagrante.
Cosmic Camel Clash : Tu n’étais pas satisfait du son de Demigod ?
Nergal : Si, nous en sommes satifsaits... mais c’était notre première collaboration avec Daniel Bergstrand à l’époque nous nous sommes dit que nous pouvions faire encore mieux cette fois-ci. Et nous l’avons fait, c’est un succès total. Il a passé deux semaines juste pour trouver le meilleur son de batterie possible, il est taré! C’est un des meilleurs au monde, et je n’imagine personne nous faire sonner mieux que lui à l’heure actuelle. Peut-être que nous changerons de producteur dans le futur, mais pour l’instant c’est lui que nous voulons. Il a fait du super boulot, il est beaucoup plus fier de son travail sur The Apostasy que sur Demigod, et ça veut tout dire. Il est extrêmement exigeant, il lui en faut vraiment beaucoup pour qu’il soit satisfait donc... je suis heureux que nous l’ayons rendu heureux! (rires)
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Cosmic Camel Clash : Une question de fan : comment Inferno (batterie) fait-il pour atteindre un tel niveau? Il est extrêmement impressionnant, que ce soit sur cd ou sur scène...
Nergal : Mec, c’est un géant, c’est un demi-dieu (rires)! Je ne sais pas, il est juste hyper talentueux, et il s’entraîne sans arrêt en plus. Il y a plein de batteurs qui n’ont pas de look, qui ont les cheveux courts, qui ne font pas le show derrière leur kit et qui déchirent quand même... mais Inferno est très fort et en plus il fait le show, il crache du feu et tout! Nous venons d’ajouter son solo de batterie à notre set, et il me tue. Nous avons énormément de chance d’avoir un batteur tel que lui dans le groupe...
Cosmic Camel Clash : Vous avez passé beaucoup de temps sur la route avec de très gros noms du death tels que Nile, Morbid Angel ou Cannibal Corpse... qu’est-ce que ça vous a apporté ?
Nergal : Beaucoup d’expérience. Et devenir amis avec ses gens a été quelque chose de fantastique. La plupart des groupes avec qui nous tournons sont des groupes de qualité, et la plupart du temps ils sont mêmes meilleurs que nous. Donc regarder ces groupes jouer est un grand honneur et une opportunité d’observer des formations meilleures que nous et d’apprendre d’elles. Je peux te dire que partir en tournée avec des groupes qui n’assurent pas ne crée aucune émulation, aucun challenge. On veut monter sur scène avant ou après un groupe qui démonte la tête, parce que ça veut dire que notre tête va être démontée au passage (rires). Ca crée une forme de compétition, mais une compétition très saine : on voit quelqu’un qui assure grave, et on veut assurer au moins aussi bien.
Cosmic Camel Clash : Le pseudo Nergal est babylonien, c’est un dieu souterrain... et l’imagerie de Behemoth est profondément liée aux différents cultes et divinités. Es-tu une personne très mystique ?
Nergal : J’ai toujours été intéressé par la mythologie sur un plan personnel, et ça s’est fait via la musique : différentes musiques m’ont ouvert la porte sur différentes cultures, donc différentes mythologies. Ca m’a beaucoup inspiré, et c’est probablement ça qui m’a fait m’intéresser à l’histoire et décrocher un diplôme universitaire dans cette discipline, car je me suis passionné pour l’histoire via le métal. Mais je ne dirais pas que je suis une personne mystique : je suis un type très social et facile d’accès, il n’y a pas vraiment de mystère qui entoure ma personne. Je suis assez direct comme mec.
Cosmic Camel Clash : L’idée qu’il y a beaucoup de groupes d’extrême en Pologne s’est imposée naturellement, un peu comme l’idée qu’il y a beaucoup de groupes de power métal et de thrash en Allemagne. Penses-tu qu’il y a un lien entre l’identité polonaise et l’idée de faire du métal ultraviolent, et lies-tu ton identité nationale à ta musique sur un plan personnel ?
Nergal : Pour la deuxième question : non. Je n’aime pas vraiment que quelqu’un nous considère comme un groupe de death ou de black polonais... pour la première question, disons que notre pays est quand même bien pourri et que nous avons vraiment beaucoup de raisons d’avoir la haine. Le gouvernement, la société et son état d’esprit, cette putain d’emprise religieuse catholique... ça produit cette force motrice qui anime notre côté extrême dans la musique. J’ai assez de raisons d’être en colère pour produire encore dix albums, ne vous inquiétez pas pour ça. (rires)
Cosmic Camel Clash : La chute du bloc communiste a-t-elle eu des conséquences concrètes concernant la musique des pays d’Europe de l’est, en particulier la Pologne? Y’a-t-il un avant et un après ?
Nergal : Mmmmhh... oui, oui, c’est sûr. Ça a ouvert tellement de portes... c’est comme si un tout nouveau monde s’était ouvert devant nos yeux, et ça s’entend dans la musique. Les choses ont commencé à avancer à partir de ce moment et les foules ont commencé à s’investir, donc je pense que tu as totalement raison.
Cosmic Camel Clash : Bon, question traditionnelle : allez-vous tourner en France ?
Nergal : Tu sais quoi? Je viens d’avoir l’info... nous allons devoir annuler certaines dates françaises car notre tournée américaine est déjà prévue. Je sais que nous ne jouerons pas à Paris car nous seront déjà en route pour les States mais je peux te promettre que nous reviendrons l’année prochaine pour nous rattraper auprès de chacun de nos fans français.
Cosmic Camel Clash : Bonne chance... parce que déja qu’annuler des dates ça plaît moyennement, mais si en plus c’est pour négliger la France au profit des USA, je te raconte pas! Nous allons vous tuer quand nous vous reverrons! (rires)
Nergal : (rires) Nous trouverons un moyen de rattraper le coup, promis! Nous apprécions réellement le soutien que nous recevons de la part de la France, et je dois te dire que j’aime beaucoup le fait que certains de nos albums comme Zos Kia Cultus ont reçu un acceuil extrêmement positif de la part de la France. Vous nous avez tellement soutenus... encore aujourd’hui nous avons vu que Metallian nous a mis en couverture, et j’en reste sans voix. Vous êtes géniaux... la dernière fois que nous avons joué à Paris pour le No Mercy Festival tout le monde a pété un plomb! J’adore votre pays, votre culture, vos femmes et votre nourriture! Ca nous donne bien sûr des raisons de vouloir revenir, mais avant tout les gens sont complètement dédiés à la cause du métal donc... je vous en prie, soyez patients, nous allons revenir, c’est une certitude.
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