>
|
|
|

After Crying vient de signer avec Show un album tout à la fois torturé, expérimental, progressif et Classique! Renfermant un concept assez complexe et évolué, des explications ne sont pas de trop pour savourer une telle oeuvre. Et qui de mieux que Görgényi Tamás pour nous en parler? Lui dont le rôle a maintes fois évolué dans After Crying. Aujourd'hui il est parolier et directeur artistique, sorte de bête pensante... Ses explications philosophiques parfois confuses et peu ordonnées n'en demeurent pas moins intéressantes. Welcome to the Show...
Lordlatem : Peux-tu présenter le groupe pour ceux qui ne le connaissent pas ?
Görgényi Tamás (directeur artistique+paroles) : Il me semble qu'After Crying est assez connu des fans de progressif en France. Nous avons joué dans ce pays plusieurs fois (à Corbigny, Paris, Royan, Sarlat). Des magazines de prog ont pas mal parlé de nos albums et nous ont souvent interviewé. D'ailleurs After Crying a été élu groupe de l'année par Highlands, un fanzine français sur le rock prog. Toutefois, la France est un grand pays donc il y a des millions de personnes qui n'ont jamais entendu parlé de nous...
Le groupe a été crée en 1986 mais ses débuts remonte à plus longtemps que ça encore. Egervári Gábor, Torma Ferenc, Vedres Csaba et moi même sommes de bons amis depuis le lycée. Nous avons commencé en tant que groupe acoustique. Nous en avons vraiment bavé! Ce fut la période la plus dure de ma vie. Nous ne jouions que dans des petits clubs mais nous avons quand même réussi à aller jusqu'en Angleterre et au Portugal. Entre 1990 et 1994, le groupe a sorti trois albums et a joué énormément de concerts avec différents groupes. En 1994, Vedres Csaba quitta le groupe et cela fut une véritable crise interne à surmonter. Le groupe n'en est devenu que plus fort. En 1996 nous connûmes notre plus grand succès en jouant au Hungarian Progressive Festival aux côtés, notamment, de Peter Hammill et de Ritual.
Bien que le line-up ait souvent changé depuis nos débuts, les membres les plus cruciaux ont toujours été là ce qui aujourd'hui forme un véritable noyau dur. Aujourd'hui, les cinq "anciens" d'After Crying sont d'accord pour dire que le groupe n'a jamais été aussi bon que sous la présente forme. En 2000, nous avons sorti un double album live dont la dernière chanson est une cover de King Crimson, Starless, avec John Wetton au chant. Nous jouons également souvent avec un orchestre ici en Hongrie ce qui a donné lieu à un album live également. En 2002, Légrádi Gábor notre chanteur, quitta le groupe à cause de ses obligations familiales. Le nouveau chanteur , Bátky Zoltán, a débuté au Spirit of 66 à Verviers en Belgique avec grand succès. Sa voix donne un nouveau goût à notre musique et à notre nouvel album, Show.
a
Lordlatem : Puisque tu parles du dernier album, peux tu expliquer le concept qui se cache derrière Show ?
Görgényi Tamás : Il est relativement complexe mais je vais essayer de t'éclairer à son sujet. After Crying n'a jamais composé uniquement en pensant à la musique. Je veux dire par-là que nous ne jouons pas de la musique rien pour que le plaisir d'en jouer. Généralement nous voulons pousser les auditeurs à réfléchir sur des questions essentielles. Nous souhaitons également les faire osciller entre différentes émotions pour, nous l'espérons, qu'ils atteignent une forme d'extase à la fin d'un album ou d'un concert. Dans ces conditions, après ne pas avoir sorti d'album studio durant six ans, nous avions des tonnes d'idées et un "brouillon" assez précis pour le nouvel album deux ans avant son enregistrement. C'était à propos de Technopolis, cet énorme village qui symbolise notre planète, qui serait une créature géante avec une sorte de personnalité. Elle te tente puis te tue. Elle est comme un démon sans son libre arbitre. Et elle est mourante, comme la civilisation Occidentale.
Comme souvent avec After Crying, ce thème vient de la Bible qui traite de Babylone, la femme écarlate. Et nous voyons se dérouler un dernier spectacle dans cette grande ville mourante, une sorte de dance macabre. D'un certain point de vue tu peux considérer que ce processus de mort a commencé avec la découverte de l'Amérique, le Nouveau Monde. Maintenant nous devons vivre dans ce monde mourant qui semble tout à la fois attractif et dégoûtant, beau et laid, impressionnant et ennuyeux, misérable et affreux.
Mais nous avons une croyance dans un nouveau genre de monde, plus vieux que le nôtre. Donc nous essayons de projeter les unes sur les autres les images de ces deux différents types de mondes: le monde qui pourrait être et celui qui est. Nous exprimons l'ambivalence de nos sentiments: d'un côté notre tristesse vis à vis de ce monde mourant qui est notre maison et de l'autre notre vision d'un monde différent qui serait meilleur. Mais cela ne reste qu'une vision alors que notre monde est quant à lui bel et bien mourant. Nous pensons que les personnes qui croient en cet idéal doivent pouvoir vivre dignement sur cette Terre et qu'ils doivent se battre pour leur vision car c'est le défi de la vie. De toute façon, la vie doit continuer... Nous souhaitons suggérer avec la dernière piste une sorte de “to be continued…”
Bien entendu tout ceci est le concept de l'album en gros mais nous n'attendons de personne qu'il décode tout le message lettre par lettre de toute manière! Mais cela est mon explication dans les grande lignes!
a
Lordlatem : Quelle est selon toi la différence entre Show et vos précédents albums ?
Görgényi Tamás : Chacun de nos albums diffère des autres même si nous avons toujours suivi un fil directeur depuis nos tout débuts. Les enjeux dramatiques sont toujours identiques, seul le décor change alors que nous avançons dans le temps. Nous pensons que Show est un pas en avant dans la voie que nous nous sommes tracée. Nous avons délimité cette voie dès nos débuts. Elle traverse la réalité qui nous entoure et ce n'est donc en aucun cas une tour d'ivoire dans laquelle nous nous protégeons des vrais problèmes et questions. Nous n'avons pas peur du travail à accomplir.
Sur Show, nous avons utilisé beaucoup de nouvelles techniques et d'effets (loops, chant rappé en forme de parodie, effets de mix etc) qui sont typiques des productions commerciales actuelles. Bien évidemment notre but n'était pas de devenir commercial, je crois que c'est évident à l'écoute de l'album. Nous essaions toujours d'intégrer le traditionnel et le moderne, l'intemporel et l'instantané, le passé et le présent dans une unité cohérente. L'idée générale de Show est toujours la même à savoir de parler un langage universel, à travers l'Art, pour que tout le monde puisse comprendre notre message. La grande différence entre l'Art et le commercial réside dans cette faculté à communiquer quelquechose et non pas à marmonner des phrases vides de sens et stupides en suivant des modes débiles pour se faire de l'argent. En tout cas nous sommes très satisfaits de l'album.
a
Lordlatem : Peux-tu m'en dire un peu plus à propos de la naissance de ce morceau absolument incroyable qu'est Secret Service ?
Görgényi Tamás : C'est une longue histoire. Nous avons réalisé une bande originale de film en 2001. Nous avons eu de trop nombreux débats avec le réalisateur et nous n'avons vraiment pas aimé le film une fois terminé. Comme ce n'était une production After Crying de toute manière, nous consédérions cette expérience comme une aventure. Nous avions écrit des tonnes de musique et avons insisté que nous puissions réexploiter nos trouvailles pour notre propre compte. Nous avons senti quelquechose de très positif dans ce que nous avions écrit et nous avons tout d'abord pensé sortir deux disques, pas un double mais bien deux disques séparément, racontant deux facettes d'une même histoire. Au début nous souhaitions mettre une longue suite sur le second album inspirée par mon roman Belfegor. Au printemps 2001, nous avions déjà bien avancé dans notre travail et lorsque Pejtsik Péter m'a montré ce qu'il avait écrit j'ai pensé que nous pouvions fusionner, dans Secret Service, le thème de la bande son, une ballade de Balázs ainsi que le Bolero et nous avons trouvé que ça fonctionnait bien.
Nos idées ont ensuite bien changé mais la suite était complète et représentait un pillier de l'album. Nous l'avons jouée énormément en concert et elle n'en est devenue que meilleure lorsque nous l'avons enregistrée pour Show. Maintenant je ne sais pas si l'on va continuer plus tard à broder autour de l'histoire de Belfegor. Seul le temps le dira. De toute manière c'était censé être une sorte d'Ars Poetica et je trouve que c'est réussi.
a
Lordlatem : Comment se porte la scène musicale en Hongrie ?
Görgényi Tamás : Il y a de nombreux musiciens talentueux dans divers styles mais ils sont boudés par les radios et les télés au profit de trucs commercieux sans interêt. Notre gouvernement se fiche pas mal de la culture en général. Ils ne sont intéressés que par leurs amis et leurs alliés politiques...
a
Lordlatem : A quel point trouves-tu que la musique classique et le prog sont similaires ?
Görgényi Tamás : Je ne sais pas trop quoi penser du progressif. Je ne me considère pas comme un fan de progressif. Du moins de mon point de vue. Gilbert Keith Chesterton un de mes philosophes préférés a dit: "Le progrès est le Destin sans Dieu". Ainsi nous ne savons pas ce que les groupes de progressif doivent faire. Nous savons juste ce qu'ils ne doivent pas faire! Ils ne doivent pas faire ce que font les pop stars; c'est la seule règle que j'ai remarqué dans la musique progressive. Je ne trouve cette règle ni positive ni très intéressante...
Mises à part ces considérations, j'ai plusieurs choses à redire sur ce mot et cette catégorie. Il est clair que les fans ainsi que les journalistes de progressif sont les gens les plus ouverts et sensibles du monde, mais le progressif en tant que catégorie musicale est tout simplement un trop gros sac avec des dizaines de trous! Si tu me demandes si la musique de Keith Emerson est progressive ou non je te répondrais que je n'en sais rien! Ce que je sais c'est qu'il joue et compose la vraie musique classique de notre époque et qu'en ce sens il est plus proche de Mozart que de John Cage. J'ai déjà entendu des tonnes de groupes soit disant de progressif qui sont très pauvres même comparés à un tube populaire. Selon moi, et je parle pour le groupe, le Starless de King Crimson ou leur dernier album sont du niveau des oeuvres de Bach ou de Bartók mais la majorité des groupes progressifs que nous connaissons ne méritent pas une telle comparaison.
Nous voyons le mouvement progressif comme une révolte, un "Non" au mainstream de l'Occident du XXème siècle. Cela a commencé comme un mouvement underground. A cette époque King Crimson et les Rolling Stones étaient mis dans le même sac: ils étaient des "daredevils". A mon sens on peut commencer à parler de progressif à partir du moment où des musiciens initiés au rock et au jazz ont décidé, à la fin des années 60, de mettre un terme à la musique simpliste et commerciale de groupes comme The Beatles, The Shadows, ou Elvis Priesley (bien qu'ils respectaient ces artistes) pour faire de la "vraie" musique à partir d'éléments classiques. Par conséquent, le progressif n'est rien d'autre qu'un pas en arrière, vers le passé! C'est pourquoi je n'aime pas ce mot. La grande époque du progressif fut géniale mais à ce moment ce n'était pas progressif mais plutôt révolutionnaire. De nos jours, le progressif semble plus se référer à un style qui n'a pas de succès commercial.
a
Lordlatem : Penses-tu qu'il soit essentiel pour un groupe d'avoir son propre son ?
Görgényi Tamás : Je pense que ce n'est pas important du tout. Ce qui est important pour un artiste c'est d'avoir sa philosophie et ses propres valeurs. Il faut avoir ses traditions et ainsi découllera sa personnalité. Chaque grope, somme d'artistes aux personnalités uniques, aura alors son propre "visage". Et cela est bien plus important que d'avoir son propre son ou style. Si un groupe parvient à avoir son propre visage dans le sens spirituel du terme, il aura son propre style même s'il ne cherche pas en avoir un! Je veux dire par-là que son style vient de son profond intérieur et pas de la superficialité de son extérieur.
a
Lordlatem : After Crying a-t-il son propre son ?
Görgényi Tamás : Je pense qu'After Crying a sa propre personnalité et c'est ce qui est le plus important à nos yeux. Les gens disent qu'After Crying a son style et son son, ou plutôt sa propre atmosphère. Par contre donner une description de cette atmosphère est une question à laquelle personne ne semble répondre!
a
Lordlatem : Je vais te citer quelques groupes ou compositeurs auxquels j'ai pensé en écoutant Show. Peux-tu me donner ton avis sur chacun d'entre eux ? Ennio Morricone.
Görgényi Tamás : Un des rares compositeurs contemporains dont la musique est accessible à tous. Nous adorons tous son oeuvre dans le groupe. Il Etait Une Fois Dans L'Ouest est une des meilleures bandes-sons de l'histoire. Toutes ses autres oeuvres sont des chefs d'oeuvre. Donc oui c'est une de nos influences indéniables.
a
Lordlatem : Bartók.
Görgényi Tamás : C'est tout simplement le plus grand compositeur Hongrois de tous les temps. Comme nous il cherchait dans la musique un langage universel. Lui aussi a vu la culture Occidentale commencer à mourir. Peu de personnes dans le monde sont conscientes de l'héritage inestimable qu'a légué Bartók à la Culture...
a
Lordlatem : Yes
Görgényi Tamás : Plutôt que Yes, je dirai ELP. Nous respectons Yes mais ce n'est pas une influence directe autant que ELP. C'est ce groupe qui nous a pousser à monter After Crying au début. ELP est le côté lumineux de l'étoile dont King Crimson est le côté obscur. C'est cette étoile qui nous guide constamment.
a
Lordlatem : Et bien justement, King Crimson!
Görgényi Tamás : Ce sont des légendes vivantes. Nous les avons vu l'an dernier à Budapest et leur lineup actuel est incroyable comme toujours. Le nouvel album également est très réussi.
a
Lordlatem : Frank Zappa ?
Görgényi Tamás : C'est un fou en même temps qu'un génie. Nous respectons tous son talent exceptionnel. Un des rares Américains qui nous sert de modèle!
a
Lordlatem : Un dernier mot pour le public français ?
Görgényi Tamás : Nous avons de très bons souvenirs des concerts que nous avons donnés dans votre pays. Nous avons apprécié l'hospitalité des Français. J'espère que nous reviendrons y jouer très rapidement.
a
(interview réalisée le
9 Novembre 2003 par -the lord)